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Ab Ovo

 

Régis Baillet et Jerome Chassagnard forment Ab Ovo depuis treize ans maintenant. On ne s’étonnera donc pas trop de la maturité du projet. Ces deux-là encodent sous forme d’ambient-indus-IDM un flux de sentiments plutôt délicats, mais aussi de visions à couper le souffle. Une forme d’au-delà du dark où il n’est plus question que de splendeur immobile et de s’en prendre plein l’imagination. Leur dernier album, paru sur Ant Zen, a cassé la baraque sur le plan de l’accueil critique. Pour le coup, S-zero se joint de bon cœur au concert de louanges. Klem s’était d’ailleurs fendu à l’époque (avril 2004) d’une interview de Jérôme, moitié du duo, pour la radio montpellieraine l’Eko des Garrigues. En voici la transcription.

Qui êtes-vous ?

Un duo qui existe depuis 1991. Nous avons sorti quatre albums à ce jour. Nous nous sommes rencontrés par le biais d’une annonce que j’avais mise dans un magasin d’instrument de musique. Un truc bizarre du genre « si tu aimes le vent.... » qui faisait référence aux éléments naturels. Une seule personne a répondu, et c’était Regis (rires). On a découvert qu’on avait les mêmes goûts, qu’on écoutait les mêmes trucs. Bizarrement on n’écoutait pas vraiment de musique industrielle dans notre jeunesse. Plutôt des choses comme Dead Can Dance, Cocteau Twins. Et après : la techno.

Tu es un gothique camouflé ?

(rires) Ouais je l’ai été. Je ne regrette pas, c’était assez rigolo. J’ai beaucoup d’affection pour les petits jeunes gothiques qu’on peut croiser encore maintenant à Montpellier. Je suis plus trop là dedans, mais je viens de cette culture, c’est vrai. Les trucs du label 4AD, et accessoirement tout ce qui est Depeche Mode et consorts...

La techno ?

A l’époque personne ne nous connaissait vraiment sur Montpellier. On ne fréquentait pas le milieu techno, on avait pas d’ami là dedans. On était en marge. Maintenant c’est vrai qu’on commence à connaître pas mal de monde dans le milieu électronique montpelliérain, mais pas à l’époque. On était ni dans le milieu goth, ni dans le milieu techno, mais ça ne nous empêchait pas d’aller à Boréalis et dans les grosses raves de l’époque (je sais pas comment on appelle ça maintenant). On aimait beaucoup l’esprit de la techno au début. On va pas faire les vieux cons...mais il y avait quelque chose qui s’est un peu perdu avec le temps, un esprit qui n’est plus là. Je sais que Régis pense pareil.

Pourquoi Ab Ovo a toujours fait le choix d’une musique atmosphèrique non destinée à la danse ?

Je ne me sens pas la capacité de faire des morceaux dansants qui soient intéressants. Il y a des gens qui le font très bien, je préfère leur laisser faire ça. Le deuxième truc : on a toujours fait de la composition au sens où on joue énormément sur la mélodie, les harmoniques, vu que l’on a une formation de piano classique. Ainsi que sur le coté cinématographique puisqu’on adore le cinéma. Pour le dancefloor, il y a des gens qui nous remixent très bien et qui font ça beaucoup mieux qu’on ne saurait le faire.

Comment est la musique d’AB Ovo ?

Maintenant, ils appellent ça plutôt « electronica », visiblement. Une musique à la fois ambient et rythmique, mais pas rythmique/dansant, plutôt dans un registre mental...enfin c’est ce que nous disent les gens. Moi j’ai du mal à définir exactement ce que je fais. C’est de la musique à écouter chez soi ou en concert.

Comment avez-vous évolué en 13 ans ? Quelles ont été les différentes périodes du projet ?

Au début il y avait un côté un peu naïf. On était des gamins de 18-20 ans. Donc quelque chose avec des influences un peu marquées. Avec le temps s’est rajoutée l’influence indirecte de la techno, et de tout ce qu’on a pu écouter en matière de musiques expérimentales, mais aussi de musiques sacrées, religieuses ou ethniques. J’espère que l’évolution va dans le bon sens. On a acquis une certaine maturité qu’on avait pas avant. On a autoproduit les deux premiers albums. On a jamais voulu faire de concerts jusqu’à très récemment. On était (bêtement) persuadés qu’on ne pouvait rien faire d’intéressant en live avec la musique ambient-electronica. On pensait qu’il fallait une dimension scénique pour faire un concert et donc que notre musique n’aurait pas vraiment d’intérêt en live. On a changé d’avis et maintenant on se régale à faire ça. Le premier album est sorti en 96. Pour moi, ça a un peu vieilli. Je sais que le deuxième album, « Strates », qui est sorti en 1998, plait encore beaucoup aux gens.

On peut dire que la trame d’Ab Ovo, c’est un coté cinématographique et mélancolique...

Ca revient souvent dans les commentaires. Nous on est plutôt de joyeux déconneurs aimant faire les cons, mais c’est vrai que quand il s’agit de musique nous sommes très sérieux.. Ce qui ne veut pas dire qu’on se prenne pour Alain Delon ou quoi...mais on prend ça très au sérieux. C’est un discours. On s’exprime à travers la musique. C’est un langage qui reflète ce qu’on voit autour de nous et ce qu’on vit, et comme ce n’est pas toujours très rigolo...Mais je n’ai pas l’impression que notre musique soit vraiment sombre au sens désespérée. Au contraire, je crois plutôt qu’il y a une ouverture vers un truc. C’est très instinctif. Les gens nous disent souvent que ça leur évoque comme des paysages. Une fois, en interview, un gars m’a dit qu’on faisait de la musique descriptive. Ca m’a fait rigoler, mais en y repensant, ce n’est pas si drôle que ça, car ça revient souvent quand les gens parlent de notre travail. Ca génère des images dans leur tête. Moi j’en suis ravi. Je veux dire...on ne peut pas faire mieux...

Vous êtes des gros consommateurs de films et de BO ?

Là c’est la question qu’il fallait me poser. J’adorerais bosser pour le cinéma. Je suis un grand fan de David Lynch. Ca doit s’entendre. Régis est moins branché SF et Lynch que moi. Lui, c’est plus les films expérimentaux.

Quelle est la BO qui t’a le plus marqué, qui t’as donné le goût des climats cinématographiques ?

Je vais faire rigoler tout le monde, là.

Grease...

Nan ! J’aime beaucoup le film « Le Grand Bleu ». C’est un film que je trouve magnifique, d’autant que je fais de la plongée. Et les musiques des films de David Lynch : Elephant Man, Lost Highway...J’aime les bandes originales que compose Angelo Badalamenti.

Donc vous devez être tentés de développer un aspect vidéo pendant vos lives...

On est entrain de s’en occuper avec une nana qui fait ce genre de choses. Une bretonne que Régis à rencontré et qui fait des visuels pour des lives techno. Elle a bien aimé notre album et va travailler avec nous. Ca rajoute un petit truc. Sans ça, il y a un coté frustrant pour les gens. C’est bien mieux que de voir deux types derrière des portables ou des machines. Comme les gens ne peuvent pas voir le travail qui est fait sur le son, il y a un coté un peu désuet. Donc c’est toujours bien de rajouter autre chose.

Pourquoi avez-vous changé d’avis en ce qui concerne les prestations live ? Et comment procédez-vous ?

Au commencement on était dans la création pure, à fond derrière les machines, on ne se posait pas la question du concert. Par la suite on a fait un live à Axess Code qui s’est très bien passé. Puis il y a eu le festival Fear Drop à Evreux où nous nous sommes produits aux cotés de Squaremeter, Biosphere et d’autres...On a halluciné. C’était plein à craquer. L’accueil a été merveilleux... limite les larmes aux yeux en sortant de scène. Ca a complètement changé l’opinion qu’on se faisait du live. Des retours comme ça, ça donne envie de recommencer, c’est clair.

Régis fait tout avec une groovebox, en direct, sans midi. Il cale tout au millimètre et à l’oreille. Il y a une grande part d’improvisation. Moi j’interviens plus sur les effets. On veut que le résultat soit quelque chose qui diffère de l’album, sinon autant passer ton cd. Les gens ne sont pas débiles et on ne les prend pas pour des cons. Il faut qu’ils sentent que quelque chose est entrain de se faire en direct.

Régis n’habite pas sur Montpellier. Comment faites-vous pour travailler ensemble ?

On compose chacun de notre coté depuis des années ; Je lui pique des sons et il me pique des sons. On s’échange des mélodies. Mais Ab Ovo c’est vraiment deux personnes qui travaillent de leur coté, même si ça ne s’entend pas vraiment. Il n’y a que les gens qui nous connaissent très bien qui arrivent à faire la différence entre les morceaux de Régis et les miens. Mais c’est plutôt deux personnes qui réunissent leurs travaux sous un même pseudo qu’une composition à deux. On a des façons de bosser très différentes, et pourtant la réunion des morceaux de Régis et des miens donne un truc homogène. C’est un peu magique. J’ai beaucoup de chance de bosser avec un type avec lequel je me suis toujours très bien entendu. Ca fait douze ou treize ans qu’on se connaît. On sait exactement quoi attendre l’un de l’autre.

Quelle est votre matière sonore principale ? un travail sur les synthés, des samples, des extraits de film ?

On composait uniquement avec des machines en externe : synthés, sampler, boite à rythmes. Maintenant on travaille beaucoup avec les ordis. Ca avance plus vite, les idées sont plus rapidement mises en place. On part d’une idée mélodique, de samples récupérés à droite à gauche... Il n’y pas de règle. Tout se fait au feeling, à l’instinct.

Avec la composition sur ordinateur il faut vraiment être nul pour avoir un son pourri, car il n’y a plus le souffle et tous les problèmes techniques liés aux machines. Mais comme le matériel est de mieux en mieux, ça s’entend encore plus vite quand les gens ne sont pas capables d’en tirer quelque chose. Ca ratisse vite fait. C’est peut-être exagéré, mais j’ai toujours pensé qu’avec un synthé bontempi et une BAR à 2 balles tu peux déjà faire des trucs intéressants. Pas la peine d’avoir un Mac énorme pour faire des trucs biens. Pendant longtemps, on a eu très peu de matériel, et je pense sans prétention qu’on peut quand même faire des choses intéressantes comme ça. Il est vrai qu’avec le temps tu as envie de t’équiper pour arriver à des choses plus claires. Si tu peux c’est bien, mais ça ne changera pas le fond. Il y a des gens -et j’en connais malheureusement - qui ont des ordis fabuleux et qui n’en font rien de formidable...

Ab Ovo et Internet ?

Je ne l’utilise que pour consulter mes mails et aller sur le forum Axess Code (rires). Pour discuter en fait, parce que j’aime bien parler avec les gens, c’est ça le plus marrant pour moi. Après, il faut dire que c’est quand même 90% de cul. Cela dit, je sais que Régis récupère pas mal de sons et de synthés sur le net.

Quel est l’impact du P2P sur un milieu « underground » comme l’industriel ?

Il faut que les gens qui aiment un style de musique, quel qu’il soit, finissent par se dire que le P2P, graver des disques, c’est bien, mais qu’au final il faut acheter le disque. Qu’ils finissent par se responsabiliser dans le sens où il y a des gens qui vivent ou survivent grâce à ça. Et si on veut qu’ils soient encore là demain, qu’il y ait encore de nouvelles choses, il faut les soutenir. C’est tout con, c’est pas de la démago du tout, c’est évident. Et puis graver c’est marrant, mais ça ne remplace pas un cd. Un cd c’est joli quand c’est bien foutu. Il faut acheter ce qu’on aime, tout simplement.

Ab Ovo sur un label aussi prestigieux qu’Ant Zen ça fait quoi ?

Ca fait très plaisir. On a aussi eu beaucoup de chance. Ca nous ravit de nous retrouver au milieu de gens qu’on admire. C’est un label tenu par des gens très clairs, passionnés et tout ce dont on peut rêver... Il y avait deux ou trois labels qui étaient intéressés par notre musique. Et puis il y a eu le festival Fear Drop où j’ai rencontré des mecs d’Ant Zen, dont Panacea et Vromb, et le boss du label : Stefan Alt. Il n’a pas vu notre concert malheureusement. Mais je lui ai quand même filé notre album en cd-r, et trois jours après j’avais un mail disant qu’ils étaient très intéressés pour le sortir.

Qu’est-ce que votre dernier album (« Le Temps Suspendu ») a de différent par rapport aux précédents ? Quelle en est l’idée maîtresse ?

Il n’y a pas vraiment de concept. Encore une fois, c’est instinctif. La seule ligne directrice c’est l’écho qu’il doit y avoir entre nous. Régis fait quelque chose qui colle à ce que j’ai déjà fait, et vice-versa. Chaque morceau doit être dans le prolongement du morceau précédent. On se suit toujours, pour rester dans la même ambiance et les mêmes idées. Par ailleurs, cet album est assez marqué parce qu’on a traversé une période très très difficile aussi bien l’un que d’autre. L’album est hanté par cette période je crois. Pour l’artwork on voulait un truc en rapport avec la mer et la montagne, puisque je suis adepte de la plongée et que Régis fait de la montagne. Stefan a donc essayé de faire quelque chose en rapport. La réalisation de l’album a pris un an et demi/deux ans, avec l’histoire des remixes qui a pris pas mal de temps.

Justement l’album est un double cd. Le deuxième cd est constitué de remixes de vos morceaux. Peux-tu nous présenter un peu le boulot des remixeurs ?

On a fait appel à différentes personnes de notre entourage. Il y a trois musiciens de Montpellier : Haïku, qui est chez Parametric et fait de l’electronica ; Emphasis qui est plutôt dans du breakbeat new school on va dire ; et White Papoo qui fait du breakbeat avec un coté à la fois dancefloor et electronica.

Il y a aussi Mimetic et Phil Von de Von Magnet. Et enfin Nimp, un gars qui a sorti un truc chez Mute. Tous sont des amis, des gens que l’on adore et qu’on connaît très bien. Ce disque de remix c’est avant tout une histoire d’amitié. Et puis ils connaissent tous très bien notre univers. On ressent dans les remixes qu’ils ont gardé les ambiances Ab Ovo tout en rajoutant leur pâte. Je trouve que l’album de remix est magnifique et je le défends depuis un moment.

En gros, le premier cd est pour l’introspection et le deuxième pour la teuf...

Tout reste dans un esprit electronica et ambient, Le deuxième est plus rythmique. C’est vrai qu’il peut passer en soirée sur deux ou trois morceaux...c’est l’effet White Papoo et Emphasis (rires), ils viennent de la techno. C’est très bien, moi j’adore.

J’ai laissé totale carte blanche aux remixeurs. J’aime beaucoup ce qu’ils font chacun individuellement, alors j’avais confiance. Et je n’ai été déçu par personne. J’ai juste occulté certains remixes parce que je ne les voyais pas sur l’album, c’est tout.

Que penses-tu de cet album avec un peu de recul ?

Question dure...Les gens de notre entourage disent que c’est ce qu’on a fait de mieux jusqu’à présent. Moi quand je réécoute je le trouve...bien, vraiment bien. Mais j’écoute davantage les remixes parce que nos tracks, je les connais par cœur. Je me dis que si Ant Zen l’a sorti c’est que ça doit être pas mal, vu qu’ils ne sortent pas vraiment que des merdes...

L’état de la scène indus et electronica en France ?

Au niveau de la musique électronique, il y a plein de styles qui stagnent. Je ne vais pas citer lesquels. Tout le monde voit de quoi je parle. Bizarrement, c’est dans les styles rythmiques que ça stagne le plus. Ca vient d’un problème de métissage, de petits cercles qui restent fermés sur eux-mêmes. Je serais ravi de voir un mec qui fait du hip hop industriel, ou des mélanges chelous. S’il y a un milieu, pour moi, où il se passe des choses vraiment intéressantes, c’est dans l’expérimental, l’electronica et l’ambient (même si le terme ne veut plus dire grand-chose maintenant). Enfin, je prêche un peu pour ma paroisse en disant ça, mais c’est ce que je pense sincèrement. C’est bizarre parce que les instruments ont évolué, on peut maintenant faire n’importe quoi avec... Et pourtant, ce n’est pas pour autant qu’il y a de meilleures choses. C’est d’ailleurs inquiétant.

Le futur d’Ab Ovo ?

On bosse sur des nouveaux morceaux. On a un projet avec une plasticienne. En fait ce sera surtout des collaborations. On va essayer d’en faire le plus possible. Je crois vraiment que l’union fait la force dans la musique. Le mec qui reste dans son coin, nombriliste, finit par stagner. Plus tu t’imprègnes des autres, jusqu’à une certaine limite, plus tu avances.



Dr Venkman

Site web : http://abovo.free.fr/

 

  Publication de l'article :
 
Octobre 2004

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