Il était donc question d’aller voir le petit prodige de Detroit, déjà repéré au jouissif festival Stereolize l’année dernière, dans un set un peu trop booty pour faire dans l’inoubliable, surtout calé qu’il était entre un show de la légende Egyptian Lover et un live-claque de Bass Junkie.
Même endroit -Le Nouveau Casino, même co-organisation -Paradise Massage. Très bonne équation. Et en effet, mise sur orbite dans les règles il y eut.
Samedi 2 juillet, 1h du matin :
Le live Fuckaloop ouvre vértiablement la nuit. Il s’agit du projet instrumental de Para One et Tacteel deux concepteurs sonores du groupe electronica-booty-rap ( ?) TTC, qui composent aussi au sein des collectifs de hip hop expérimental l’Atelier et l’Armée des 12. Fuckaloop est en quelque sorte leur cour de récréation technoïde. Il y a du Daft Punk époque Homework (Alive, Rollin & Scratchin’, Rock n’Roll...) dans ce déroulé de lourdes séquences groovy-bruitistes, ou quand le numérique se met à sonner aussi craspec-distordu que les pires crises de convulsions hard-analogiques. Des effets DSP bien costauds et des destructurations plug-ineuses déconstruisent ce qui s’apparente à de la house hardcore, du funk industriel plombé ou Dieu soit quoi d’autre. Comprenez que ça drill et que ça se barre en couille par tous les bouts. Beaucoup de glitcheries, oui, mais pour rire et pas tout à fait comme d’habitude. Ca a le mérite d’être frais et de faire remuer les gens sur des choses qui se payent le luxe d’être pointues sans en avoir l’air. On repense à Lenny Dee nous expliquant « si je veux te faire avaler une cuillérée de médicament, je ne sais pas si tu vas le faire. Mais si je mets un petit sucre avec, à chaque fois que je mets la cuillère dans ta bouche, peut-être bien que ça va passer ». Un truc à la gloire des machines cassées qui ne dédaigne pas les jolies mélodies simples et poignantes. Voilà de la techno faite par des gens qui ne viennent pas de la techno et qui du coup osent des choses...C’est de la pantalonnade hi-tech et même pas prétentieuse pour un sou. Au final un bon moment, d’autant que notre petite bande n’en attendait pas grand chose par méconnaissance plus que par préjugés.

Dans la salle commence à prendre positon un public de branchés, de biens jolies filles, des escouades de puristes techno-pas-tekno (le genre avec les lunettes carrées et le T-shirt Tresor) et des gens juste venus faire la fête. Tous dans de très bonnes dispositions.
Di’jital, donc, prend les platines. “Sinister techno bass” c’est ainsi qu’il définit son style. Un mélange toujours selon lui de « dark strings and basslines + weird, altered sounds ».
Le premier disque part et c’est peu de dire que l’hameçon est planté dans les grappes de cervelles qui s’agglutinent au pied de la scène : on ne quittera plus la piste jusqu’au matin.
Une leçon de deejayin’, pas seulement technique mais au sens de contrôle des masses.
Pendant trois heures et demie hors du temps, il passe en revue toute l’histoire de la dance music dure vue des U.S.A. Switchant sans cesse de l’electrobass West-Coast, lubrique et festif comme pouvait l’être le vieux rap 80, à celui plus menaçant et nuiteux de Detroit.
Ca syncope, ça vocode, ça nappe l’espace d’ambiances romantico-urbaines. De grosses voix ralenties, impérieuses, résonnent entre les basses, comme si le dieu ou l’entité qui tire les ficelles de la techno depuis le début ordonnait lui-même de danser via les disques. Des disques qui sont traités pour ce qu’ils sont : bouts de plastique, outils jetables qui ne constituent pas une fin mais un moyen. C’est pourquoi les mixes de Lamont Norwood aka Di’jital sont d’une brutalité technique inhabituelle par chez nous, tout en cut-cassures et abruptes changement de rythmes. Les fioritures ont été retenues à l’aéroport. Souvent il cale sans casque, scratchant le départ du disque et nous d’encaisser une montée d’intensité supérieure alors même que nous pensions être au taquet.
Les classiques sont là : « Looking for the perfect beat » d’Afrika Bambaataa, « Time, Space, Transmat » de Model 500, l’anthem minimal obligé « Work That Motherfucker » de Steve Poindexter. Tous les grands hymnes electrobotiques des Aux Men, aussi, avec mention spéciale pour « electro/techno » remixé par Microknox.
Di’jital est impassible, jonglant d’une ambiance à l’autre pour relancer sans cesse l’assistance, ne pas laisser l’énergie se dissoudre dans trop de ceci (ou trop de cela). Donc : trois disques dans une veine bien mentale puis quatre autres de pure booty salace. Orgie de TR 808 et 909 nues. Clap. Charleys plus phat tu meurs. Di’jital, limite distant, toise la piste de sous sa casquette. Une seule fois il prend le micro " Are you having a good time ? " demande-t-il sans passion apparente. Vue l’ambiance des lieux la réponse ne fait aucun doute. Mais enfin on crie quand même de bon cœur et Bam : un pied de nine-O-nine plus raide que la mort change le dancefloor en trampoline. C’est le « Bells » de Jeff Mills méchamment accéléré. Un des nombreux morceaux de techno américaine pitchée à + quelque chose qui squattent sa playlist. A entendre des classiques UR et autre tourner aussi vite, on se dit que, finalement, les producteurs de la Motor City ne seraient peut-être pas si indignés du traitement que réservent les dj hardtek à leur musique...
Et d’ailleurs Di’jital met ce soir un gros shoot dans l’idée selon laquelle le son de Detroit se résume à d’interminables rêveries soul, élégantes et deep (sous-entendu : et chiantes). Les sonorités ne sont pas toujours les mêmes que celles de la rave européenne, mais la dureté, le feeling hardcore est bien là. La Basse aussi, pour sur.

Le public devient de plus en plus enthousiaste à mesure qu’il réalise, sur un plan conscient ou instinctif, on s’en fout, qu’il est entrain de vivre de l’intérieur le set exceptionnel d’un dj exceptionnel. Les disques restent de moins en moins longtemps sur la platine mais sont toujours aussi bavards : il y est question de « subsonic freaks », de « forbidden planet » et aussi pas mal de « bitches » et de "shaker" son "ass".
A ce stade avancé des opérations, Di’jital s’autorise des hors-pistes stylistiques osés. La foule est conquise, il peut tout se permettre, il le sait, il en profite. Nous avons même droit au « Ring my Bell » d’Anita Ward et autres vieux standards funk sur lesquels on se surprend à danser sans y penser. Le monsieur s’amuse, mais pas dans l’optique nihiliste de ceux qui passent la danse des canards entre deux gribouillis noisecore. Plutôt dans celle d’un connaisseur qui inscrit sa sélection dans tout un continuum de musique de danse noire américaine. Et dont la techno et l’electro, malgré leur futurisme, ne sont qu’un prolongement.
A force de trop célébrer la grâce des machines, le gars en est devenu une. Et alors que sa sélection s’adoucit, s’humanise et laisse à penser qu’il négocie l’atterrissage avant de passer la main, tout repart brutalement sur l’electro le plus dark, sévère, à s’en péter les servomoteurs. O frissons d’outre-espace, retentit d’ailleurs le majestueux, le déchirant, le jamais entendu en soirée pour notre part " Year 2001 " de Cyborg Unknown aka Marc Acardipane (PCP/Dance Ecstasy). Une puissante gratitude nous envahit. Puis re-funk des années 70 puis 80 pour faire redescendre en douceur une piste maintenant clairsemée d’irréductibles qui en reprendraient bien encore jusqu’à midi. A Paris, il est donc encore possible de vivre des soirées techno de grande grande classe à tout point de vue. Merde alors.
"Tu sens quand tu es à une bonne party et tu sens quand tu es à une party qui craint" nous disait encore Lenny Dee. Sur celle-là au moins, les choses auront été claires de bout en bout.
Dr Venkman