Si la soirée Crossfire a rassemblé un peu plus de 1200 personnes à la F.I.M. de Metz le 17 mai, cela n’empêche pas qu’en soient relatés les divers épisodes par deux détachés de Signal-Zero. Quelques carreaux de cette mosaïque quasi-intimiste pouvaient bien franchir les limites régionales de l’est de la France pour finir à l’écran, sans doute pour ne pas laisser complètement impunies ces pratiques imprécatoires hyper-énergisées réunies sous le nom générique de « Crossfire ». Mauvaise foi et objectivité larronnes se faisant pouce et index d’une main agitant la perspective chérie de l’erratique France hardcore 2003 : des soirées dont les plateaux n’ont pas la tête des couvertures des magazines de musiques électroniques de diffusion nationale. Dr.Venkman et Dronnzz en goguette à Metz, chacun sa version -Etaient-ils bien dans la même salle ?
Tieum
Dr.Venkman - Pas d’intro, pas de fioritures : du kick droit sans préliminaires. Tieum n’est pas là ce soir pour amuser la galerie. Il joue hardgabber. Les bassdrums spongieux dégringolent et rebondissent après les danseurs, comme les sphères qui gardent le village du Prisonnier. Le bpm est dangereusement élevé pour un début de party. On se dit que si la progression des sets est linéaire, tout cela va finir en catharsis speedcore sans pitié (et on ne se trompe pas beaucoup). Le son en lui-même est craspec-distordu là où les plaques de Tieum, de part leur style très lisible, direct, réclament un rendu clair et sans bavure. Les choses s’amélioreront un peu au fil de la nuit. Quant au public messein il est fidèle à sa réputation : pas de chichis pour se vautrer dans la gadoue dancefloor en ces riantes contrées où le terme rave party a encore un semblant de signification.
Jappo
Dr.Venkman - Le numéro 1 d’Industrial Strength Europe exécute le meilleur set de Crossfire, Haut en couleur, virtuose, scratché, gavé d’anthems IS hurleurs, de gros riffs de synthés fluorescents qui déchirent l’air comme la foudre. Une bonne grosse giclée de gabber américain Brooklyn-style.C’est la hard-rave « à l’ancienne » et c’est bien ce que nous sommes venus chercher. On se croirait transporté sept ans en arrière, et même si cette sensation se généralise dans les parties, c’est ici particulièrement sincère et bien mené. Grande amplitude dans les BPM. Ca monte très haut pour redescendre drastiquement (en terme de vitesse mais jamais d’intensité). On hurle en identifiant des anthems de Newcastle-Australie, des Disciples Of Annihilation ou le « Extreme terror » de Chesler. Que voulez-vous, c’est comme ça. A treize centimètres des enceintes, une jeune fille semble se livrer totalement au son comme une vierge sacrifiée à un démon ancestral. Quel spectacle ! Pour dire vite : Jappo fait du Lenny Dee à la place de Lenny Dee et nous expédie à coups de matraque électrique dans la quatrième stratosphère.
Dronnzz - Pour un Jappo en roue libre sur les 10 dernières minutes de son set (certains évènements ayant retenu les touches du clavier jusque là), alignant les délicatesses siglées DJ Skinhead et autres gentillesses feutrées, cueillant à coups de chargeur les imprudents museaux de la milledeuxcentaine de saturdaynightfeveristes auto désignés pour la nage dans la bouilloire. Ca avait l’air bien.
Lenny Dee
Dr.Venkman - Deception. Des avachissements midtempo téléphonés en amuse-gueules, puis quelques parenthèses h.i.p h.o.p et hardbreakées, comme des virgules dans une morne déblatération 4/4 tièdasse. Le dernier tiers, plus franchement rentre-dedans, sauve l’honneur. Mais Jappo a déjà tout dit dans le style.
Dronnzz - C’est un dancefloor matraqué que récupère Lenny Dee - pour un set hétéroclite. Il faudra du temps pour que le public reprenne son souffle, et le new-yorkais flatte le chaton ébouriffé grouillant à ses pieds. Imprimant quelque syncope rythmique à son mix, il replace des marques dans un espace laissé pour anéanti par son prédécesseur. Quelques montées apéritives, alignement de tracks rares et efficaces, réelle curiosité envers ses interlocuteurs danseurs, et une certaine habileté à gérer en décontraction une situation héritée du massacreur précédent. Si Jappo avait laissé le dancefloor vaporisé, au moins Lenny Dee pouvait-il en lustrer le cadavre avec son juice. Sale boulot ? Quelqu’un devait le faire.
Unexist (live)
Dr.Venkman - Séquences électroniques + guitare + scratches. Les gugusses de New York City investissent l’estrade en combinaisons et masques de psycho-killers. Jappo est l’un deux. Ce qui s’en suit sautille sur la corde raide entre le pur fun et le ridicule achevé, comme toute prestation du genre. Minimaliste est le canevas, c’est peu de le dire. Du kickdrum traçant et teigneux saupoudré erratiquement de scratches, des imprécations d’un MC barbare, d’accords de gratte avec une jolie crise d’amok speedcoreuse sur la fin. Ca ne révolutionne rien MAIS nous ne sommes que des ravers ploucs indécrottables qu’un simple pied distordu à 240 incinérations par minute et des cris de bêtes suffisent à ravir. Ca tombe bien pour Unexist.
Dronnzz - Jappo, peu avare de participer à la vilenie en grand, semble lancé dans une grande affaire devant réconcilier plusieurs genres de noiseries. Aidé d’un guitariste masqué comme lui d’un accessoire de hockey sur glace, il revient sur les lieux de sa malséance sous le nom d’Unexist. Séquences de basses primitives aux entournures déflorées par des scratches et aux ponctuations révélées par des riffs power-metal. Le potentiel hautement improbable de l’entreprise, s’il n’a pas encore atteint le sommet de sa propre courbe, est déjà suffisant pour mettre en appétit un public reprenant, euh, ses esprits. Un peu plus de 20 minutes pour assassiner le diamant, quelques cris au micro (l’intégrale de Slipknot n’est pas loin), un couple d’envolées de kick aux évolutions enchâssées entre des transitions sèches et brutales flattant la fibre masochiste de tout un chacun pour rappeler l’axiome de base de la soirée, et peut suivre un enchaînement de prestations invoquant les esprits en charge des choses mémorables.
Armageddon Project
Dr.venkman - Heavy tekno industrielle vs doomcore gabberoïde. C’est le son qui explose en ce moment et réconcilie les chapelles hardcores. On aurait aimé un live, on aura un mix distillé par une moitié du duo italien. Mais un splendide mix tout en ténèbres électroniques léchées. Du bon D-Boy, un tas de Third Movement, et bien sûr une tonne et demie d’incantations armageddoniks bétonnent la playlist. Stridences exquises. Nappes-brumes transylvaniennes. Des patterns tridimensionnels et ultracarrés, toujours en mouvement, toujours relancés à la perfection. Le set avance et serre les mâchoires. Devient hard-hypno(goth)ique. La danse se fait machine, se fait vaudoue. Et ce merveilleux son mauve qui ne sort plus de ma tête. Rhaaa. Par contre on se lasse des quatre violents strobes braqués sur le dancefloor, qui ne s’arretent jamais de nous flasher en pleine tronche. Les épileptiques n’ont plus à qu’à danser dos au son, et pour les autres, c’est migraine à la Tetsuo et fracture de rétine. Bordel, louez donc un laser.
Dronnzz - Une espèce de tocsin heavy-rave résonne dès le premier morceau. Lourd et caréné, Armageddon Project pour une tournerie gabber étincelante. Sur une partition fléchée par les catalogues Third Movement / Head Fuck / D-Boy, le ton est ferme et dru, le dancefloor se fait remettre droit et en ordre marche pour le dernier tiercé. Grimper dans les tours n’est pas la question. Ces morceaux maniables sont agités avec conviction et leur accessibilité n’en favorise que la capacité du public à se faire posséder. Et si la face présentable des party people avait été cautérisée plutôt tôt dans la nuit, alors la rave se jouerait sur leurs farouches intentions d’en manger, d’en avaler, d’en ingérer, du kick, de la basse, n’importe quoi pourvu que le son ait des allures de musique. Alors Armageddon Project sert le champagne, fait relever le menton à tout le monde, un pied devant, un pied derrière, 170-190 BPM décidés et tranchants, violents et lustrés, généralement fleuris mais jamais vulgaires, le cœur de la nuit sur la rampe de lancement (longue portée).
The Destroyer(live)
Dr.Venkman - Là c’est le live 8 bit qui suinte la hargne et la déglingue. Il y a du Eradicator, du Bloody Fist grande époque là-dedans, et ce n’est pas qu’une question de texture sonore.
P. Salamone a le sens de l’absurde et du nihilisme nécessaire pour balancer du grand speedcore. Comme ça, ça a l’air stupide. Et d’ailleurs ça l’est. Mais c’est aussi fourmillant d’idées, purificateur comme pas deux et beaucoup plus sophistiqué que le bourrinage de façade ne le laisse croire. Des vieux sons rotterdameux pourris émergent dans les breaks de plus en plus brefs (quand ce ne sont pas des mélodies samplées-trashées authentiquement déliquescentes). On encaisse la meilleure prestation de la nuit. Niveau configuration : un laptop et des effets pour un live qui - autant que j’ai pu en juger - semble en être un. Chose rare, admirable même, quand il est si facile de coller des tracks bout à bout dans Soundforge puis de prendre son cachet. Evidement tout cela finit à des vitesses irréelles.
Dronnzz - On pouvait se demander quand le live de The Destroyer allait tourner au lynchage speedcore - Au bout de combien de minutes ? Pas tellement. Peu de ses morceaux, improvisant sur un treillis de séquences rythmiques/boucles/samples évacués au bout de doigts écarquillés à l’extrémité d’un regard possédé. Alors même que les 240 BPM sont vite relégués au rang d’apéritif, la finesse de l’exécution flingue l’option « bourrin » des commentateurs au stade fœtal. Si la vitesse rend la danse difficile, alors femelles et mâles privilégient assez vite l’option du balancement d’avant en arrière, un abandon corporel confinant au crypto-soufique ponctué d’expressions béates. The Destroyer pourrait jouer deux heures. Personne n’y redirait : le dancefloor est hagard, sa conscience collective démembrée et heureuse, alors que les gueules tordues (U know who U are) sourient de se voir si méconnaissables en ce miroir (De ces psychés répandues dans les dressing-rooms des baronnes italiennes). Si le physique est menacé de fatigue, quelques nouvelles boucles saturées envoyées au détour d’une séquence rafraîchissent le jeu avant de le relancer via une nouvelle mise de 5 ou 10 BPM de plus. On touche le stade ou ne bougent plus que les têtes dodelinant les yeux fermés. Plus personne ne sait où il habite. 400 BPM et plus, il faut tirer la manche à l’italien pour le faire s’arrêter. Live princier.
Drokz
Dr.Venkman - Et comme souvent, l’image que l’on gardera de la fête sera celle des lumières rallumées, portes ouvertes sur le jour, et le groupe des irréductibles devenus berzerks à ce stade, qui trépignent encore sur le set d’un Drokz que l’imminence de la fin déchaîne. Il balance son maillot dans le public, le harangue et l’asperge d’eau : la rock n’roll attitude la plus vile s’accorde bien avec le hardcore façon Coffeecore/Cunt records, j’aurais pas parié. Jusqu’à la dernière goutte, jusqu’au dernier kick, le feu ne faiblit pas devant et derrière les platines. Martèlement ultra-speed & gang bang mental à la hollandaise. (« c’est ça la vraie perche hardcore » me confiera d’ailleurs un esthète piercé apparemment très ému). Le son s’arrête enfin. Drokz salue l’assemblée qu’il vient de toltchoker corps et âmes. Des pièces détachées de danseurs jonchent le dancefloor. Les survivants s’enfuient sous les railleries des petits oiseaux.
Dronnzz - Finisseur des finisseurs, nettoyeur de tranchées ultime, attiseur dantesque, rapace repu jamais en reste, l’aboutissement de la branche génétique « DJ hollandais » demande une ovation pour The Destroyer et va donner un sens à l’idée d’exaction. Débutant les invectives à 180 BPM, alourdissant la note de 50 BPM en 3 morceaux, redescendant ailleurs et tout aussi vite, Drokz en appelle via une incommensurable (et inimaginable en France - autres mœurs) gestuelle à la part post-mortem d’un dancefloor fanatisé et à genoux. Mix ultra-hypnotique, breaks conçus comme autant de sauts vers l’hyperespace, art consommé de la captation d’un public des plus liquéfiés entraînent les acclamations à chaque morceau. Cris, bras levés, grimaces, le dancefloor mâche les boulons du couvercle de sa bienséance ayant sauté quelques heures plus tôt. Drokz dessine, ajuste et désigne les bords du cratère, le public se lance dans l’immolation depuis le plongeoir qu’il a monté de son initiative, et des scènes primitives s’ensuivent, abolissant la dignité. C’est l’hystérie, The Duke in his domain annonce le dernier morceau. Pendant icelui, applaudissements, pieds qui tapent, bienvenue dans l’épine dorsale du moloch. Une folie. 600-700 personnes qui resteraient des heures encore. Inoculation réussie. Spread the virus.
Dr Venkman,
Dronnzz