Dronnzz : The Powerzone est un hangar bien aménagé sous le périphérique d’Amsterdam, dans une zone commerciale dont un fast-food US garde l’entrée - tout est fait pour qu’on se sente comme à la maison. Deux salles, programmation indus-rave dans la grande, newstyle et speedcore dans la petite. Gros son enveloppant dans la première, fusées claquantes dans la seconde.
Si le public de la Darkcore 2003 semblait avoir dépouillé un semi-remorque Lonsdale avant de venir, celui de l’édition 2004 est bien plus varié, à tel point que les looks gabberists purs et durs sont très minoritaires. L’accent mis par l’organisation sur le penchant indus (pour la Hollande) de la soirée y est sans doute pour quelque chose, ainsi que la montée de certaine mode où quand l’évacuation des anthems gabba, l’arrivée en force de boucles froides et l’accentuation de la linéarité au dépens des breaks font le lit du son terror.
Dronnzz : DJ Vince joue probablement dans une autre soirée puisque le grand technicien s’empare des platines une heure après l’ouverture des portes. Feeling coloré, finesse d’exécution et ingéniosité des passes : les mix de Vince sont généralement généreux en nectar. Généralement aussi, sa précision si prisée génère plus de dégâts. Sûrement plus à sa place pour poser la cerise sur la chantilly que pour servir la deuxième tournée de whisky-cocas, il détresse sous les pieds d’un dancefloor en pleine montée de bonheur les mailles du rush tranquille. Quand il s’agira que ceux-ci cherchassent leurs appuis pour jumper comme à l’accoutumée, ce sont les impayables pièges de l’inénarrable Vince qui s’ouvriront béants sous les Nike des kangourous. New-styleries diverses (Enzyme in da place), gabber italien raffiné (Choose Or Lose) et test pressings de maxis déjà pourchassés cimentés à du cut tranchant vraiment à l’avance : Vince a été meilleur, ce qui n’empêche pas que le taux de minimum en démoniaque soit déjà atteint.
Dronnzz : Reanimator à minuit. Bien sûr ! Démarrant avec un indus, un vrai, un marécageux, un sans kick, un qui dure, dont le sang de chrome gèle la surface des dernières velléités happy de l’assistance, le croquemitaine va effectivement réanimer. Le débat est recadré et prend désormais sa source dans un magma où le technotube est annihilé par le gris absorbant toutes les couleurs artificiellement endossées par les unes et les autres. Cette nuit les louves hollandaises et les mectons aux airs de gangsta de catalogue de coiffeurs vont devoir la jouer à poil. Aaaarh... Interlude dans la petite salle venant d’ouvrir : ping-pong new-style basique des gens d’Endymion et retour entre les mains d’un Reanimator jouant un remix d’ « Extreme Terror » ouvert sur un track techno tordu calé à la moitié du bpm : ça va très mal. Gifle en cours.
Dr.Venkman : Reanimator oeuvrait déjà dans un gabber pas dégueu en 93 sur K.N.O.R. A Darkcore ce soir, c’est le trauma. Un set heavy mental d’abord lesté de Freakeries et Fischkopferies de bunker. Des disques qui raclent le dancefloor dans de grandes gerbes d’étincelles. Ses enchainements créent une marée sournoise qui nous draine toujours plus près des caissons. Toujours plus près du noyau de tout ce bordel, là où il n’est plus besoin d’embryons de mélodies ni d’échantillons rap ou métal pour faire passer l’inhumaine pilule. Abstraction, minimalisme et linéarité. Certains gabbers ont l’air de se demander ce qu’on leur veut avec ça, la goutte au nez et les bras ballants. Mais la plupart s’abandonnent de bonne grâce aux déraillements ferroviaires kickés. L’artiste se laisse aller à toutes sortes d’expérimentations derrière les platines : manipulations radicales du pitch, approximations punks. Perdu dans un fog compact déchiré de flashes stroboscopiques, le petit raver n’y voit plus à un mètre. Il appellerait bien sa maman, mais il s’agirait déjà de trouver la sortie. Dérèglement sensoriel, grandes giclées d’adrénaline. On entrevoit les rivages de l’autre coté. Juste le temps de se rappeler combien le hardcore peut en effet, parfois, être une musique de l’indicible. Dans l’environnement spacieux, branché et froidement design du Powerzone, l’affaire prend vite une tournure surréaliste.

Dronnzz : Sur ces entrefaites, le duo Armageddon Project a beau jeu de venir jouer rave à 160bpm. Une heure de set ? Trente minutes pour dévaler le long de la pyramide du dieu serpent Reanimator, quelques instants d’éternité au cœur d’une nuit à laquelle les honneurs sont rendus de juste, et départ pour un run fluide, long en bouche et en jambe, stroboscopes, fumée, montééééééééééééééééée. La moitié Steve du duo a pris les commandes, le meilleur de la production Armageddon y passe (D-Boy, Headfuck), quelques Third Movement dont le « G-Shock : Demons (Promo Remix) », à l’ancieeeeeeeeeenne, ouaiiiiiiiiiiiiiiiiis, escalatooooooooooor ! Longueurs de kick, scintillances d’aigus, mediums physiques, séquences vivantes, parti pris assumé pour un set en ’V’ dont la seconde tige emmènera plus loin que ce que la première avait fixé comme base de lancement. Gnnnnnnn... Sound AND Vision.
Dr.Venkman : Meme si le tranchant du glaive Armageddon Project a pu être émoussé par la horde de clones qui ont finit par saturer bacs et parties, la formule triomphe toujours sur le dancefloor d’une soirée hollandaise. Très progressif et fin tout ça. L’exosquelette hardcore et industriel n’abuse personne : ce qui gesticule à l’intérieur n’est jamais que de la bonne vieille hardtechno. De celle qui grimpe, hypnotise vicieusement et ne galope pas. Leurs compos s’emboitent dans d’autres charges crissantes, filtrées, sous les rampes circulaires de scans qui -fumée au sol aidant- donnent l’impression qu’un ovni est en passe de nous atterrir dessus. La sélection joue l’homogénéité dans les ambiances et dans la vitesse. Aucun disque inattendu ne quittera le fly case, tout est bien comme on pouvait l’attendre. Le modus operandi des Italiens : jeter de solides patterns finement ciselés en pâture aux danseuses. Ira-t-on leur reprocher de ne pas nous faire un cours d’Histoire ? Ce serait sûrement déplacé.

Dronnzz : Le Dr Macabre est un grand praticien, un liver majestueux. Sautant dès le premier flash derrière son écran, il s’apprête à livrer un numéro d’équilibriste propre à ravir une foule exigeante. Car si la majorité n’attend pas que soient déroulés les anthems obligés, il faut secouer le dancefloor au risque de le voir se vider en masse au profit du set d’un Catscan jouant dans la petite salle. Le Dr Macabre ne joue pas les usines-à-tubes. Les aspérités prédominent, l’inattendu s’annonce. Sécheresse à la proue, abandon à la poupe : le shaker colle aux murs du Powerzone. Reptation sur reptation, basse sûre, articulations antilogiques : le Dr administre au clystère et sans anesthésie une musique exigeante. C’est cultivé. Dix ans de pratique n’enlèvent rien à la fraîcheur d’un son décidément trop subtil pour plier sous les accusations d’antiquité. Caresses de fer dans des patterns de velours, secousses, syncopes, rythmes & desseins : on décernerait volontiers à Macabre un premier prix de Classe Rave s’il en avait quelque chose à faire. A la sortie de l’autoroute Armageddon Project se trouve donc l’accueillante clinique d’un docteur prodiguant des soins via une admirable cure.
Dr.Venkman : Macabre à ce soir le Lunatic Asylum qui le démange. Pas de « Poltergeist » ni de « You must die » dans le séquenceur. Ce serait trop facile. Le live act commence par un « Boomstick » (qui à lui seul peint une image intemporelle et idéalisée du son hard-rave) grimpant de plusieurs dizaines de bpm en sortie du grand break : beauté. Les pieds ont l’impact tellurique du gabber mais se plaquent souvent sur une grille non binaire (audacieux dans pareil contexte). Le genre d’electro-hardcore lourd et onirique qu’il développe de mieux en mieux à travers The Hitman, alterné avec des phases doom-boom-boom lancinantes au sujet de galaxies mourantes et de ce qu’il advient de l’autre coté du trou noir... Force & sagesse d’un Yoda de la rave qui ne fait pas ses 900 ans quand lui prend l’envie d’headbanger derrière son portable.
Lorsque reflue la nappe de « Kiri Kusashi », somptueux dernier mouvement du live, la foule en reprendrait bien encore pour deux heures.
Dronnzz : Là-dessus, le duo Promo-Outblast va la jouer style genre en gonflant les pectoraux. Annoncé comme le roi toutes catégories de l’indus par un MC à l’accent traînant-caillera (« When I say ’Fuck’, you say ’You’ ! When I say ’Fuck’, you say ’You’ ! Right ? Fuck ! ...you ! répondirent les masses), Promo donc la joue froide et aligne une sélection proprette impeccable pour la circonstance, tracks rares et tubes de goût - on n’en eût pas attendu moins du jeune premier. Outblast, qui aime bien taper, injecte l’adrénaline nécessaire pour relancer les opérations après que les interventions précédentes eussent satellisé la soirée. Armageddon Project et Macabre ayant respectivement expédié la fusée depuis Cap Darkcore et assuré le détachement du projectile des étages propulseurs, ne restait qu’à polir façon diamant les panneaux solaires du satellite Powerzone. Evidemment, l’envoi subreptice d’un « It’s Like XTC » de Miro met tout le monde à genoux. Certains deviennent fous, d’autres se perdent, les babes sont montées sur des roulis en forme d’étoiles, la marmite bout, les boussoles fondent. Flash.

Dronnzz : Delta 9, revenant très attendu, piétine les restes dans la décontraction. Le gros son chaud aux épaules larges, le fader droit et l’equalizer granitique, il dédaigne les atours love & unity de fin de soirée pour insister sur la rudesse d’un core granuleux et inflexible. Sur la durée de son set il empile un bpm à la minute en moyenne, ce qui permet à la grande salle de l’édition 2004 de la Darkcore de finir entre décadence revendiquée, destroyerie englobante et béatitudes lessivées.
Dr.Venkman : Dans la petite salle, à l’étage, Drokz et Akira se livrent à leur numéro rodé d’apocalypse speedcore de 4-5h du mat’. Succédant à un Speedyq’s invité surprise et avant qu’un Noizefucker ravi de pouvoir vandaliser les cervelles à 350 ne se joignent à eux. Les plaques vocifèrent dans des dialectes nordiques. Grandes nappes stridentes et ascendantes, microhachées dans les interstices du trépignement terminal . Phases funky-groovy à 250 avant un nouveau mitraillage à froid, majeurs dressés. Les aiguilles tournent à l’envers. L’anti-musique taille de larges brèches dans le réel. Richard Koek aime tellement son public qu’à vrai dire, c’en est touchant. Toute sa petite gestuelle tourne autour de l’idée de partage. De communion dans les derniers stades du renoncement à un quelconque groove, tout ça entre le Sacré et le débilof profondicum. Drokz est peut-être bien le Technochrist, comme l’affirma un jour quelqu’un dont l’identité restera secrète afin que plane encore le doute sur sa santé mentale. Avec lui, la soirée prend une tournure de kermesse de fin du monde, familiale et décadente. Reviens gamin. C’est pour rire gamin.
Les portes sont ouvertes sur un plateforme qui surplombe un canal. Cinq minutes d’air frais.
Retour à la piste principale. Du haut des escaliers, on savoure la vue plongeante sur le vaste dancefloor balayé par les scans bleus et mauves. Delta 9 a pris son tour. Ca cogne. De petites bougies scintillent sur le bar en arc de cercle et aux quatre coins de la salle -comme c’est cosy. Le dreadlocké de Chicago fait la promotion de son nouveau label Psychotik records (l’est allé le chercher loin ce nom...). Les enceintes feulent des rafales de sons belges sur de la 909 bien phat. Du brutal minimal machocore de gabber ricain mixé à du méchant vinyle hollandais donne une session pleine d’énergie et d’ossements fluos jetés dans les tambours d’antiques machines à laver carnivores. Hein ? Oui Oh, à cette heure là, de toutes façons...
Dronnzz : Quand une soirée française comportera la moitié de ça en termes de musique, de qualité sonore, de cohérence et niveau du plateau, d’énergie du public, d’organisation et donc, au final, d’ambiance, on pourra commencer à se dire qu’il peut se passer quelque chose en France. Mais pour ça il faut une scène, et une scène consciente d’elle-même, prompte dès lors à organiser les conditions de sa bonne continuité. Évident, naïf ou utopique ? Ça coûte rien d’attendre, hein.
Dr Venkman,
Dronnzz