Doormouse écrit la breakcore telle qu’elle devrait être, et Venetian
Snares telle qu’elle est... Ou inversement ?
Il fut un temps, le grand jeu du musicologue classique moyen était
de s’amuser à comparer Debussy et Ravel et d’étudier ce qui
différencie ou rapproche leur musique. C’est ainsi qu’on a pu lire
des phrases aussi savoureuses et incompréhensibles qu’une
chronique de Dronzzz comme "Debussy écrit la musique telle qu’elle
devrait être et Ravel l’écrit telle qu’elle est" (à vos souhaits).
Enfin bon, pourquoi cette analogie un peu hors de propos me direz
vous ? Car malgré tout, il faut garder les proportions, et nos deux
artistes ne sont ni Debussy ni Ravel.
Tout simplement parce qu’après avoir écouté "Broken" de Doormouse
l’autre jour, j’ai commis l’erreur fatale de placer ensuite dans le
lecteur l’inénarrable "Making orange things" de Venetian Snares et
Speedranch.
Ce qui amène à la comparaison des deux, et à l’évolution de leur
travail. Venetian Snares est canadien, et Doormouse américain.
D’un point de vue général, le canadien a déjà pressé
plusieurs albums, notamment sur des labels d’Europe, continent où sa
musique est d’ailleurs fort bien reçue par les amateurs du genre. Il
se produit en live à de nombreux endroits.
Doormouse, depuis le Milwaukee, s’occupe de ses deux labels Addict
et Distort, sort ses productions en vynile, a une boutique, et au
fil du temps ses labels se sont imposés comme des références
d’audace et de qualité musicale. Il organise des évènements dans sa
région, et se produit essentiellement comme DJ. D’un point de vue
strictement musical, si les deux la musique des deux est
complètement folle, celle de Doormouse est chaude alors que celle de
Venetians Snares serait plutôt glacée et implacable. Doormouse, au
contraire de V-Snares, semble alléger son discours musical, c’est
une plus grande fragmentation, une déstructuration apparente (et
trompeuse) qui donne une impression de légèreté et de fluidité dans
l’écoute. On est donc assez du pilon sous lequel Venetian Snares a
pris l’habitude de nous faire passer. N’allez cependant pas croire
que Dan Doormouse nous sert une espèce de breakcore édulcoré en
jungle politiquement correcte. Jamais sa folie ne s’est exprimé
autant de brio, et tout au long de l’album il souffle le chaud et le
froid, alternant les morceaux implacables (composées de séquences
échevelées brutalement stoppées puis reprenant tout aussi
subitement) avec des morceaux plus aérés, plus destructurés, où les
percussions se font plus étalées, moins dures, et plus
spasmodiques.
La construction/déconstruction des morceaux n’obéit à aucune des
formes standard en général, et tout porte ici la griffe très
américaine de Doormouse, il n’a aucun complexe et n’hésite pas à se
lancer dans des échafaudages abracadabrants. Et malgré l’abondance
de ruptures, les morceaux sont très cohérents.
Les sons de percussions sont typiques de Doormouse : kicks
distordus, snares junglisées, hihats sonores. Comme toujours chez
Doormouse, de nombreux samples en tout genre sont utilisés, et ils
le sont avec un à propos et un talent que beaucoup doivent envier à
notre homme. Lorsqu’ils sont mélodiques ils sont en général
parfaitement intégrés à la rythmique et contribuent pleinement de
l’ambiance du morceau. Chaque sample vocal n’est qu’une
interrogation toujours plus pertinente sur l’american way of life
tant idolâtré.
A part le morceau "Puddy Tairs", sorti sur le Addict 004, les
morceaux sont, à ma connaissance, spécifiques à cet album. Ce disque
est enthousiasmant, beaucoup d’amateurs de Doormouse devaient
attendre un tel album. Nous sommes gâtés.
Il n’y a que deux problèmes. Le premier est qu’il n’y a pas le même
décalage entre D et S qu’entre T et H.
Le second est que si après avoir écouté "Broken" on met sur la
platine "Higgins Ultra Lowtrack etc..." de Venetian Snares, les
comparaisons du début de ce billet ne tiennent plus tellement.
Conclusion, les choses sont bien comme je le disais au début :
Venetian Snares écrit le breakcore tel qu’il devrait être et
Doormouse l’écrit tel qu’il est ! Ou inversement ? Ah, quel beau
métier que celui de musicologue !
N’empèche : nous sommes gâtés.
OlgaZzz