SZ : Ton style breakbeat distordu est désormais ta marque de fabrique, on pourrait presque prendre tous tes morceaux et en faire un album cohérent. Qu’en penses-tu ?
EM : Oui et non..je ne suis pas le seul à officier dans le "breakbeat distordu" ! J’adore construire des breakbeats, mais je suis loin d’être sectaire ; tous les rythmes m’attirent (sauf peut être ceux du blues et du rock qui ont rapidement tendance à me gonfler.
J’affectionne aussi les textures sonores distordues,
la rencontre des deux était un peu inévitable. Même si j’essaye de faire évoluer mon son, il est clair qu’on retrouvera toujours une empreinte musicale commune faisant qu’on peut regrouper ces morceaux, toutes époques confondues.
Mais bon, homogénéité ne veux pas dire "clonage", chaque morceaux a aussi (j’espère) ses propres particularités.
SZ : Comment crées-tu tes morceaux ? On perçoit régulièrement une base très binaire qui se déstructure au gré des temps.
EM : Au départ j’ai quelques samples de radio et quelques idées de rythmes ou d’arrangements, après ça tient de l’improbable, ça avance au coup par coup. Ce que j’ai écrit au fil d’un morceau détermine sa suite ; un peu comme si tu écrivais les nouvelles scènes d’un film en fonction de celles que tu as tourné la veille. Une nouvelle idée ou un nouveau sample m’amène souvent à tout restructurer ou tout recommencer. C’est un type d’écriture très lent.
Je ne sais jamais vraiment ou je vais, c’est à la fois très instinctif et très excitant. J’aime bien quand un morceau part simplement, avec juste un truc qui t’accroche l’oreille, et que tout bascule d’un coup, tout se complexifie, s’accélère.
Ca peut être un bordel sonore, mais un bordel organisé. Il faut qu’il y ait une sous-structure dansante que l’auditeur oublie, mais qui est toujours présente, qui guide ses pieds et sa tête sans qu’il s’en rende compte. Si à un moment le morceau sombre dans le bordel pur et simple, sa métrique reste cependant intacte, et le beat retombe sur ses pieds. C’est essentiel pour le mix, il faut que le DJ puisse s’amuser et faire les cuts les plus improbables. J’aime bien, aussi, mettre à la fin ou au milieu d’un morceau de petites plages sonores destinée au scratch ou au cut.
SZ : Quel est ton passif musical ?
EM : Je joue un peu de basse, mais je suis batteur autodidacte. En tant que bassiste, je n’ai pas fait grand chose, quelque boeufs, et en 1992 une petite expérience marrante (basse + electro) avec mon pote Matthieu (Electric Kettle).
En 1994 j’ai commencé à jouer de la batterie avec des américains étudiant à Rennes, principalement un répertoire funk (The JB’s, The Meters...). Mais surtout, j’ai joué 6 ans dans une formation électro-acoustique au style très éloigné du breakcore.
Un groupe de 9 musiciens (batterie, basse, voix, machines, percus, guitares, platines, flûte traversière...) commencé en 1998 avec deux amis d’origine Irakienne. Les compositions sont très influencées par le breakbeat sous toutes ses formes, le dub, le hip-hop, et les musiques ethniques (principalement arabes, et orientales).
Même si je ne joue plus de batterie dans ce groupe, je participe aux compositions. Ce projet m’a amené à rencontrer ou collaborer avec des musiciens aux origines et cultures musicales très différentes (notamment des musiciens « Gnawas » du Maroc), et à faire plus d’une centaine de concerts en France et à l’étranger.
Pour ce qui est de l’électro, ma fratrie a défriché le terrain quand j’étais gamin The Residents, Yello, DAF, Art of noise, Front 242, New Order, Tangerine dream, Klaus Schultz...),
et c’est tout naturellement que par la suite je suis allé bidouiller des machines. A partir de 1992 j’ai écouté régulièrement, entre autre, de la techno et de l’électro (bruitistes ou pas).
En 1996 j’ai commencé à faire quelques trucs avec des boucles de vinyls qui sautent, d’autres trucs avec un petit clavier Casio ayant une fonction sampler, puis plus tard je me suis acheté une SP202. J’ai fait deux K7/album à exemplaire unique pour un pote (toutes les boucles étaient calées et jouées en live manuellement), puis j’ai commencé à faire des compos séquencées par un Atari. J’utilise toujours la SP202 et l’Atari.
SZ : Peux-tu nous raconter l’histoire de tes sorties sur les labels Peace Off et Casse-tête ?
EM : J’ai gravé trois copies de ma première maquette : 5 morceaux hardcore, et 2 morceaux de breakbeat saturé down-tempo.
Le flutiste de mon groupe qui fait aussi du harshcore et de l’ambient-indus m’a suggéré de l’envoyer à Frank de Peace Off, label qui venait de se créer à Rennes. La copie n’est jamais arrivée chez Peace Off, mais Frank est tombé par hasard sur un autre exemplaire, puis il m’a contacté.
Ce qui l’intéressait, c’était les morceaux breakbeat.
Il m’en a commandé un pour la compilation Kamikaze Klub- 2, et quelques mois plus tard il m’a proposé de faire un split avec Parasite (Hurry-up Ltd 02).
Sans Peace Off, ma musique n’aurait pas dépassé la porte de ma chambre.
Quelques mois aprés la sortie du « Hurry-up », Alexis, le boss de Casse-tête m’a proposé de réaliser la deuxième sortie de son label. Quand j’ai su que sa première sortie était Somatic Responses, j’ai accepté sans réfléchir. Le Riddim-EP a mis un an à sortir.
Peu après sa sortie, j’ai fait écouté aux gars de Peace Off un morceau que j’avais fait pour que la rappeuse de mon groupe chante dessus ("break lesson"). Elle n’avait pas trouver le temps de « rapper » dessus et le morceau est resté un instrumental.
Frank l’a pris et m’en a commandé trois autres. Ces morceaux ont dormi pendant un an dans les tiroirs de Peace Off (ils avaient des sorties de vinyls à amortir), avant d’être « masterisés » et pressés au printemps 2004, sous le titre "Battling Doll Beats", avec un morceau supplémentaire ("destruction massive").
Entre les sorties de vinyls, Zod records m’a pris un morceau (pas de nouvelles depuis), Omeko m’en a pris un pour un split 7’ (à sortir), Peace Off aussi pour une compil (à sortir), et A.I.M. m’a pris deux morceaux pour un split avec Dev/null (à sortir).
SZ : Joues-tu « live » de temps en temps ? (il me semble ne pas te voir souvent sur les flyers).
EM : Tu ne me vois pas souvent sur les flyers pour la bonne raison que je n’y suis jamais. Je ne joue pas encore en live, mais ça viendra sans doute ...
SZ : Quelle idée te fais tu de ce genre de prestation ? (attitude, laptop ?
pas laptop ? hardware ? déguisement ? pompom girls :p....)
EM : J’ai pas expérimenté le live sur machines, mais en tant que batteur ayant pas mal tourné ou en tant que spectateur assidu de lives electro, j’ai déjà mon idée sur ce point.
J’aime bien les mecs qui ne se prennent pas trop la tête sur scène, naturel quoi. Si un artiste gueule et détruit tout c’est parce qu’il le sent comme ça, et pas parce que ça tape à l’œil.
Je ne supporte pas les gars qui posent excessivement
alors que leur prestation musicale est médiocre. Un mec qui n’en peut plus de poser devant le public alors que sa production musicale dans l’instant est pas terrible - soit en qualité, soit dans l’exécution - a le don de m’énerver. J’ai envie de monter sur scène, de lui coller une claque derrière la nuque et de lui dire de faire attention à ce qu’il est en train de jouer.
Quand tu te plantes, ou que tu joues un style usé jusqu’à la corde (genre un truc qui a déjà été fait 1000 fois, mais en plus mal exécuté), tu évites le luxe de poser comme un king derrière tes machines....Bon, j’exagère, généralement ça me fait beaucoup rire. Continuez comme ça, les gars !
J’ai du mal aussi avec les attitudes et les propos démagos que peuvent avoir certains types sur scène, genre le mec qui s’allume son spliff ostensiblement, et fait crier au public "legalize it !", ou bien le raccolage politico idéologico bonne conscience : généralement tu prêches des convertis, tu enfonces des portes ouvertes.
Ca peut être des propos re-sucés de l’idéologie rasta que plein de petit blancs des pays industrialisés occidentaux se réapproprient, ou un morceau de hardtek avec un sample "fuck the police" qui tournerait en boucle...bien sur que dans les free tout le monde fuck la police ! Ce sont des moyens de se mettre le public dans la poche qui n’ont pas grand-chose à voir avec la musique.
Laptop...hardware...ça dépend surtout de ce qu’on en fait. Il y a beaucoup d’artistes
qui font semblant d’être très occupés derrière leur PC : vu que t’es pas planqué derrière des racks blindés de machines, on voit bien si t’es actif ou pas. C’est clair que ça ajoute au live si on sent que le mec fait vraiment quelque chose de ses 10 doigts et qu’il prend des risques ; généralement c’est le cas.
Si le type appuie juste sur "enter" et bouge vaguement un potard virtuel, ça ne me dérange pas à la condition que ce qu’il joue m’absorbe tout entier... quelque chose que je n’ai jamais entendu et qui m’accroche tout de suite, mais c’est rare.
Moins le mec en fait, plus il a intérêt que ce qui sorte des enceintes soit original. Dans les lives de Goa (même si je n’apprécie pas forcément ce style), les artistes enchaînent leurs morceaux d’un DAT à l’autre, mais ce sont des morceaux généralement très long et que le public amateur de Goa n’entendra sûrement qu’une seule fois dans sa vie.
C’est au compositeur, dans ce cas là, de faire oublier au public qu’il ne branle quasiment rien sur scène...c’est un exercice périlleux que peu réussissent. Le hardware, c’est pareil , sauf que visuellement, avec toutes les machines et tous les câbles, ça éclabousse un peu plus que le type avec son laptop comme cache-sexe. Pour ce qui est du rendu musical, je me fout un peu du clivage laptop/hardware.
Mon pote Electric Kettle fais de très bon lives en mélangeant les deux, avec improvisations de loops au clavier, et tout et tout...Le live de Xanopticon sur laptop à l’Anticartel 5 m’a bien épaté aussi, le mec est déchaîné derrière son petit écran à triturer son pavé numérique, et la musique est à la hauteur de son épilepsie !
Pour ce qui est du déguisement ou de la mise en scène, ça a peu d’intérêt si ce qui est fait musicalement est mauvais et/ou pas original...un mec grimé qui se chie dessus, ça me fout la honte pour lui ! Par contre s’il assure, et que ça donne un tout cohérent, ça peut donner des trucs très bien, ou très drôles...moi, ça me tente pas trop.
Personnellement, j’opterais pour une formule : mix de loops personnelles, ou de morceaux très courts inédits + hardware + FX gérés en temps réel ; c’est ce qui conviendrait le mieux à mon mode de composition et au matos que j’utilise. J’aime bien avoir de "vrais" potards en plastique directement accessibles, sans avoir à chercher dans des sous-menus de menus déroulants. Mais c’est clair que quand tu tourne beaucoup, le laptop est la solution idéale.
SZ : Jouer live veut-il dire pour toi de jouer devant un public ?
EM : Pour moi, jouer live c’est prendre le risque d’exécuter, voire composer un morceau en temps réel, dans des circonstances où une erreur n’est pas (ou difficilement) réparable ; sans filets, quoi.... Ca peut être en public ou tout seul chez toi. Les ingénieurs du son Jamaïcains des 70’s, quand ils faisaient des dubs, n’avaient pas les systèmes d’automation qu’on peut trouver dans les softwares actuels...tout était géré en temps réel et atterrissait directement sur la bande magnétique.
Si un cut ou un coup de delay était raté, il n’avaient pas le choix, il fallait tout reprendre (ou presque) à zéro. Pareil en public, tu ne peux pas extirper du crâne de l’auditeur la parcelle de neurones où ton set a été enregistré.
SZ : Que penses tu des concerts intégralement organisés via le net, et retransmis uniquement sur le net ? Serais-tu prêt à y participer ?
EM : Je trouve ça bien : le zicos peut faire connaître sa musique, et avoir les feedbacks des internautes ; l’auditeur est généralement content de ce genre d’événements (morceaux exécutés différemment, ou impros, ou nouvelles compos inédites...).
Et puis tous les musiciens n’ont pas la chance de pouvoir jouer dans des teufs ou des festivals. C’est devenu un lieu commun de dire ça, mais pour la musique en général, le net c’est la panacée ( bien sûr, je ne parle pas des requins qui veulent à tout prix rajouter le facteur "pognon" dans l’affaire ).
Quand j’aurais un projet live de prêt, j’imagine que je serais effectivement tenté par ce genre de truc.
SZ : Apparemment tu tiens à l’aspect organique de la musique (cf début de l’itw).
EM : Pas du tout. Je m’en passe très bien. L’apparition des machines est, à mon sens, une des meilleures choses qui soit arrivée à la musique (platines inclues). J’en suis persuadé.
Simplement, ce qu’oublient beaucoup de gens, c’est que dans le breakcore et les autres musiques purement électroniques, beaucoup d’artistes sont aussi, à la base, des instrumentistes. Je ne suis pas le seul batteur à faire du breakcore (Dev/null a été batteur dans plusieurs groupes de grindcore...)
SZ : Que penses-tu néanmoins des essais un peu plus expérimentaux et totalement numériques ?
EM : C’est un peu vaste comme question, non ? J’aime beaucoup les expérimentations électroniques en tous genre, du moment que le concept ne prime pas sur la musique. Quand ça devient trop intellectualisé, la musique en pâtit...ça donne parfois des trucs pénibles, un chouïa prétentieux et en définitive peu novateur.
J’aime bien l’album "+/-" de Ryoji ikeda, des trucs de Vromb, je suis un fan absolu de Muslimgauze...les artistes qui m’intéresse dans la veine expérimentale sont ceux qui vont débroussailler des territoires improbables, qui produisent des sons biens personnels, biens marqués, qui ont un univers propre à eux.
Quand un artiste me montre le sentier boueux a côté de l’autoroute, je prend plutôt le sentier boueux. Je suis un boulimique de nouveaux sons et expérimentations, même les plus extrêmes et bruitistes.
SZ : S’il existe une touche « erase world data storage », qu’en fais-tu ?
EM : je la caresse fébrilement.
SZ : Va t-il faire beau demain ?
EM : Chais pas... y’a quoi à manger ce soir ?
Interview réalisée par R47474C
Sites internet :
http://www.casse-tete.net
http://peaceoff.c8.com/
Chronique du Riddim EP : ici
Ratatac