SZ : Salut Geroyche, peux-tu te présenter ? qui es-tu/qui n’es-tu pas ?
Geroyche :Salut. Merci de m’avoir contacté ce soir. Je m’appelle Tamas. J’ai 25 ans. Je suppose que le stade de la crise d’adolescence est passé. Je ne suis pas bulgare, même s’il semblerait que mon nom d’artiste ait une signification dans cette langue (dans la plupart des langues slaves en fait ?). C’est une pure coïncidence. Je ne suis pas hongrois non plus, même si je l’ai été. Je suis né et j’ai grandi en Allemagne de l’Est. Mais techniquement je n’ai jamais été Est-Allemand. Je suis et ne suis pas beaucoup d’autres choses je pense. Mais ça suffira pour l’instant.
SZ : Quel est ton passif musical ?
Geroyche :Je n’ai pas de background de musicien autre que celui d’avoir expérimenté avec ModEdit 1.0 début 94.
J’ai eu une carte son pour noël 93 et j’ai découvert que ce n’était pas juste utile pour écouter les sons de mes jeux vidéos. Tout ça c’est la faute de Christian Society Suckers que j’ai rencontré à l’école. Ce qu’il y avait de bien avec la scène tracker, et c’est toujours le cas, c’est que tu peux apprendre des techniques de production juste en écoutant de la musique.
Tu apprends à la visualiser comme une « code source » qui défile devant toi. Pourquoi l’électronique ? Je n’ai jamais appris à jouer d’un instrument. Je me suis toujours reconnu dans la techno. J’aime être seul.
SZ : Quels buts poursuis-tu au sein de la musique électronique ?
Geroyche :Je veux véhiculer un messager révolutionnaire, développer le mouvement « riot » à travers les fêtes et détruire l’industrie
musicale en décrochant un contrat avec une major, puis utiliser l’avance pour démarrer un nouveau label qui ne collaborera jamais avec les majors...attends...hum...non. En fait, je cherche essentiellement à transmettre une certaine émotion sans l’ « aide » de lyrics (à part pour mes trucs ragga-mashup et de courtes phrases samplées).
Je veux créer des sons différents, aussi éloignés que possible des presets de synthés et des effets connus. Dans mes « objectifs », c’est à peu près le seul qui n’a jamais bougé. En 97, j’aurais probablement écrit la première phrase de ce paragraphe sérieusement...Il y a trois ou quatre ans, j’aurais parlé de la façon dont je voulais révolutionner les beats et les pattern rythmiques (« Body Talk » est bien taré). Pourtant l’album que j’ai le plus apprécié cette année est The Absence of Blight de Lawrence [Dial LP04]...et il est basé sur un bassdrum straight tout du long...
SZ : Comment as-tu rejoins C8 ?
Geroyche :Je ne me souviens plus comment j’ai découvert le site la première fois. Ce devait être début 99, probablement via un lien trouvé dans un numéro du fanzine Datacide.
J’ai immédiatement rejoint la mailing list C8, à laquelle j’ai beaucoup participé et dont j’ai beaucoup appris. Durant le printemps 2000 j’ai ressenti le besoin de créer une Homepage Geroyche. J’en ai fait une sur l’espace web dont je bénéficiais à l’université. Cette url n’était pas facile du tout, donc le 4 août 2000 j’ai eu l’idée de demander à Stevvi, le fondateur de C8, s’il voulait héberger ma page. Je savais qu’il aimait ma musique et nous avions eu de bonnes conversations à travers la mailing list, mais je n’étais pas sur que ça suffise. Le 5 août, tout était en ligne et je suis encore très honoré d’avoir les voisins que j’ai sur C8 :)
SZ : Quelle est l’histoire de tes sorties sur des labels comme Kool Pop, Suburban Trash... ?
Geroyche :En fait, tout ça tourne autour de Joel de Berlin et de Christian. Kool.Pop a été fondé par Joel qui gérait aussi à l’époque la mail order Midiwar (qui est devenue de nos jours digitalworldnet).
Nous (c’est-à-dire Society Suckers et d’autres potes de lycée) commandions nos disques chez lui depuis 95/96. Les Suckers ont envoyé à Joel des cassettes faites-maison pour sa mail order. C’est comme ça que le contact s’est vraiment établi. Quand nous avons appris Wintermute et moi que Joel lançait Kool.Pop, nous avons décidé de lui envoyer une demo sur K7 (bon, c’est Wintermute qui l’a fait ;-). C’était un envoi parmi quatre en fait, durant l’année 98, et il a aimé...après ça nous allions le voir très souvent, et maintenant nous sommes de bons amis.
J’ai aussi rencontré Peter de Lux Nigra et Stefan de Suburban Trash chez Joel. A partir de ce moment là j’ai commencé à leur envoyer du matériel régulièrement. Ma première apparition sur Lux Nigra a nécessité une tactique de guérilla :). J’avais entendu parler de remixes du morceau de Peter « Pocket Monster » sur le Biophilia Allstars LP et de l’idée qu’il avait de sortir ces remixes et d’autres (Peter avait demandé à certaine personnes) sur un 12’’. J’ai donc décidé de faire mon propre remix (car mon milk-shake est meilleur que les vôtres ;), que j’ai ensuite soumis à Peter.
Ca l’a pris par surprise je pense, mais il a aimé et le morceau a fini sur le disque. Stefan de Suburban Trash m’a toujours beaucoup encouragé, depuis le début. Il m’a toujours dit qu’il voulait un morceau de moi pour une compilation, et d’autres sorties ensuite, en me laissant choisir les morceaux à mettre. J’étais vraiment excité quand il a suggéré de sortir un ep en solo. Il y a eu des hauts et des bas concernant le calendrier des sorties. A un moment il voulait même mettre son label en veille. Mais tout s’est bien passé finalement. Je considère tous ces gens comme mes amis aujourd’hui et j’ai beaucoup de contacts avec eux.
SZ : Durant tes lives, comme réagit le plus souvent l’audience ? Qu’en est-il de tes apparitions en tant que deejay ?
Geroyche :Hmm. Après mes lives j’ai généralement au moins une conversation au sujet de Buzz, le software que j’utilise. A part ça, je ne pourrais pas vraiment parler d’une réaction type, ça dépend vraiment du contexte. J’ai entendu des réactions allant de « combien de temps tu vas continuer à jouer ?
il pleut et les gens sont tous dehors », « plus de bruit ! », « trop de bruit ! » à des choses plus agréables genre « je n’ai jamais entendu personne faire ça avant ». Jusqu’à maintenant, c’est majoritairement positif : ).
Quand les gens dansent jusqu’à la fin, c’est toujours bon signe. Mes lives sont généralement plus orientés sur le beat. Des passages comme la face A du Bitpop surviennent généralement au début...s’il y en a. Par ailleurs je mixe à différentes occasions et dans différents contextes. Mon ami Slik et moi faisons une soirée un dimanche par moi dans une salle locale qui s’appelle le Voxxx. Elle est dédiée à des trucs idm/electronica/indie hip hop/abstract plus ou moins calmes. Personne ne nous a encore demandé de baisser le volume :) . Nous avons des habitués qui de temps à autres demandent un morceau précis...La scène est vraiment petite, mais j’aime ces dimanches...Le Voxxx est très actif dans les
musiques électroniques. Il m’arrive aussi de jouer les aspects les plus dansables de l’abstract electronica dans d’autres fêtes. J’ai par exemple mixé et joué live en complément de Richard Devine et ça m’a valu de très bons feedbacks. Particulièrement pour le dj-set qui a précédé son live. Un troisième cas de figure, le plus rare jusqu’à maintenant, c’est moi mixant des disques breakcore/speedhall et des trucs d’influence gabber. Je fais ça dans un contexte très différent devant des gens qui aiment le gabber, le speedcore ou la techno dure et rapide. Après ces sets, j’ai tendance à entendre -dans ma ville en tout cas- que c’était complètement hallucinant, de la musique de tarée comme ils en ont rarement -voire jamais- entendue. En tout cas, ceux qui n’ont pas quitté la salle disent ça ;-)
SZ : Quel domaine choisirais-tu si tu avais à faire de la musique pour l’argent ? (que dirais-tu d’une BO de film ?)
Geroyche :Une réponse (très standard je pense) : je suis heureux de ne pas devoir vivre de ça, ça garde le truc vrai. Intact. Fun. D’un autre coté je suis plus productif avec un genre de deadline devant moi. Donc ça serait peut-être une pression positive
dans mon cas. Mais j’écrirais peut-être moins de morceaux, davantage des presets pour des synthés (virtuels ou non)...ou j’essaierais d’apprendre à faire du hip hop/r’n’b/pop/*insérer un style temporairement à la mode ici* ; )
Est-ce que j’aimerais faire de la musique de film ? Oui...mais j’ai peur que ne pas avoir d’éducation musicale soit un gros handicap en la matière. J’adore vraiment le cinéma. Réaliser une BO est un projet de sacrée grande ampleur. Parfois, à la maison, je songe à commencer une nouvelle BO pour un film qui existe déjà. Sans l’annoncer, de façon à ne pas avoir de pression...mais je ne l’ai pas encore fait, et je suis meilleur sous pression de toutes façons...tu vois, c’est pas facile : ) Mais j’espère que ça se fera d’une façon ou d’une autre.
SZ : Pourquoi penses-tu qu’il faille une “éducation musicale” pour réaliser une B.O. de film ?
Geroyche :Apprendre à lire et écrire les notes n’est plus nécessaire. C’est heureusement vrai. C’est pour ça que je peux produire des tracks : ) Mais avoir une éducation musicale implique aussi des
connaissances concernant les accords, les progressions, ce genre de choses. Bien sur il y a bien des gens qui ont appris tout ça et après s’enferment dans les plans les plus ennuyeux, à faire de la musique de pubs ou pour les centres commerciaux. Mais il y a le dicton « il faut connaître les règles pour les briser »...ce en quoi je crois. Je crois que seul quelqu’un connaissant les notes, les progressions, les accords serait capable de composer une bande originale entière au-delà d’une progression de note triviale. C’est peut-être un peu fataliste...je serais heureux qu’on me prouve le contraire : )
SZ : Quelle est ta bande son favorite ?
Geroyche :Il n’y en a pas un. J’aime les musiques de Badalementi - particulièrement Mulholland Drive - d’autres de Carpenter (comme celle de Dark Star :), les choses que Wendy Carlos a faites pour Kubrick (le thème de Shining est parmi mes favoris), mais aussi d’autres plus jazzy. Bullitt de Lalo Schiffrin est énorme. Je suis fan des soundtracks sombres aussi...Il n’y a rien de mieux que d’écouter les BO de The Shining, Eyes Wide Shut ou l’Exorciste tard le soir chez soi.
SZ : Tu utilises souvent des effets d’écho dans tes tracks...Quel genre d’atmosphère souhaites-tu créer avec ?
Geroyche :Tu es dans le vrai. Je n’aime pas trop les sons secs. Bien sur, tu peux dire que tout se mélange du coup, perd de la précision et du focus avec l’usage de reverbs et de delays.
Mais la plupart du temps je ne cherche tout simplement pas à atteindre un son clair, précis, fonctionnel. Bon, j’utilise le plus souvent plus d’une reverb et/ou delay et j’essaie de les combiner de façon à ce qu’il y ait toujours quelque chose de vif dans le signal. Le but des reverbs, c’est de créer des espaces dans lesquels les sons peuvent se déplacer. Et j’aime l’atmosphère profonde, hantée, qui se dégage de ça. Les signaux lointains et distordus qui ont leur (courte) vie propre.
SZ : Peux-tu décrire ton home studio ?
Geroyche :Sur...voyons si je me souviens de tout... ;-). Un pc avec Athlon XP2400+, 512 MB de RAM, 17’’ Iiyama CRT et une carte son Nvidia nForce2 d’origine, le tout pour faire tourner Buzz Tracker : )
J’ai un rack mono-multi FX de Korg (Pandora’s Box 1) et une distorsion Boss Hyperfuzz II qui traînent quelque part...inutilisés depuis cinq ans. Oh, et j’ai deux platines + une petite table de mixage Ecler. Parfois je songe à me procurer une carte son correcte et un contrôleur midi, mais au fond...
SZ : Tu composes tes morceaux avec Buzz tracker. Pourquoi avoir choisi ce programme ? De quoi est-il fait ?
Geroyche :Bon, au moins pour moi, ça a été une évolution logique. Il y a eu une époque où tracker signifiait avoir un amusement instantané avec un programme (gratuit le plus souvent) qui utilisait des samples pré-chargés.
Mais il y avait de grandes restrictions (nombre de pistes limité, nombre de samples limité, qualité limitée, pas de midi, pas d’effets en temps réel, pas de synthèse en temps réel...). Chaque nouveau tracker faisait sauter des restrictions. Comme avoir des samples de meilleure qualité, plus de pistes (les delays et flangers faits à la main sont fun ;), plus de samples, plus de commandes élaborées. Mais la grande restriction de base restait : ta seule source ce sont tes samples. Et la classe des
arrangements ne change pas le fait que tu ne peux pas faire évoluer radicalement le son de tes samples sans effets. Bien sur, au milieu des années 90, des synthés virtuels basiques et des éditeurs wav qui permettaient des effets rudimentaires sous DOS sont arrivés. Tu pouvais alors charger les samples manipulés, ou exporter les sons de synthés (statiques) en wav et bosser avec. C’était une pénible façon de travailler que je n’aimais pas du tout, même si je connais des gens qui préfèrent ça à utiliser Buzz. Quant aux quelques effets hardware que j’avais acheté, ils ont vite montré leurs limites. Je n’étais pas heureux avec. Dès que j’ai découvert Buzz en 98 (j’aimerais me souvenir comment, sûrement via la homepage Maz-Soundtools), ça a été comme si un nouveau monde s’ouvrait à moi. C’était d’ailleurs le cas. C’était quelque chose d’unique à l’époque, et par certains aspects ça l’est encore, dans cette façon de combiner le mode de séquençage des trackers et la création/manipulation sonore en temps réel. Et c’était un grand pas en avant pour atteindre ce que je voulais vraiment faire en matière de musique.
C’est comme un grand studio avec des câblages illimités et autant de synthés et d’effets que tu veux en avoir. Tu peux avoir 20 copies de la même distorsion, chacune avec des réglages différents, ou 20 distorsions différentes avec des caractéristiques différentes. Tu peux contrôler chaque réglage à chaque pas via les commandes du tracker, et presque chaque semaine quelqu’un te file un nouveau synthé, un nouvel effet ou un nouvel outil pour ton rack.
SZ : Mon oreille bionique a surpris une conversation au sujet de ta contribution sur le label "Ventilator tonträger". Peux-tu nous en dire plus ?
Geroyche :Tu es bien informé ;) . Le dernier disque en date où j’apparais est le Voxxx Series A Sampler [Ventilator Tonträger 0002]. Et ce n’est pas juste une apparition, mon ami Slik et moi nous sommes occupés de tout le concept, de la tracklist et de contacter les artistes.
Nous sommes responsables du département électronique de Ventilator Tonträger. Avant tout, la
compilation réunit des projets locaux comme Echorausch, Vio lat Cen et moi. Nous nous connaissons tous depuis un bout de temps maintenant, nous avons joué ensemble dans des fêtes locales et chacun de nous a sorti des choses sur d’autres labels. Mais c’est la première fois que nous apparaissons ensemble dans un contexte commun à destination du « reste du monde ». Nous comptons aussi Setzer et Mochipet dans notre cercle, l’un est du Canada l’autre de Californie. C’est l’histoire presque classique : tu tombes sur de la musique en ligne dont tu sens qu’elle mériterait de sortir. Bon, entre la première intention et la réalisation, il peut s’écouler pas mal de temps. Et ces deux là ne sont plus des inconnus maintenant, surtout Mochipet qui a eu un calendrier de sorties bien dense en 2003/04. Donc c’est encore mieux pour nous maintenant : ). Voxxx Series A ne se limite pas à ce sampler. Il y aura cinq 12’’ supplémentaires, chacun par un de ces projets. Donc je pense que mon prochain ep solo sera sorti par mes soins. Les premières réactions au sampler sont très positives. Nous avons aussi la chance d’avoir un vieil ami qui a des idées rafraîchissantes pour l’artwork. Nous espérons que le projet entier sera bien reçu car c’est quelque chose d’important pour nous. Après nous envisagerons la suite.
SZ : Ce label (Ventilator) semble être ouvert à un large éventail de style, n’est-ce pas ?
Geroyche :Oui. C’est aussi dû, mais pas seulement, aux différentes personnes derrière les branches indie-rock et électronique. Mais la décision d’incorporer les deux branches sous un même nom a été prise très tôt. Ca a juste découlé du fait d’avoir différentes personnes décidant des détails en raison de leur connaissance en profondeur de tel ou tel style. En plus, chaque département est lui-meme ouvert à une grande variété de styles. Je veux dire, le sampler Voxxx series A en lui-meme couvre assez de styles électroniques pour que des gens que je connaisse n’aiment pas tous les morceaux.
Nous avons aussi l’intention de connecter les branches dans le futur via des collaborations et/ou des remixes.
SZ : Va t-il faire beau demain ?
Geroyche :Honnêtement je n’en sais rien. Je ne pense pas quitter la maison demain. Si c’est comme aujourd’hui, ce sera un jour d’automne ensoleillé avec une température de 18° et de l’air pur.
Tout ça m’importe peu, du moment qu’il n’y a pas d’averses tellement fortes que je ne peux plus entendre la musique dans ma chambre.
Sites internet :
http://www.ventilatormusik.de
http://www.buzzmachines.com
Ratatac