Ministry Of Dance est une boîte de la banlieue de Rotterdam, trois salles.
Niveau entrée : le dancefloor est un demi-cercle au parquet rebondissant, et dont le plafond en coupole translucide est le dancefloor de l’étage supérieur. Surplombé par un mur d’écrans qui diffusera archives de l’industrie aérienne et séquences de strip-teaseuses lui-même dominé par les platines et entouré par une coursive, l’endroit sent l’usine à fun. Le son est très finement réglé.
En bas, un dancefloor circulaire bétonné, quelques chandeliers rococo. Les platines sont incrustées dans le bas du U que forme le bar. Peu éclairé, l’endroit sera réservé aux aventuriers et aux curieux. Le son est moins bon qu’en haut - tout en restant très convenable.
En haut, la salle sous dôme translucide est un chill-out old-school.

Le public afflue à rythme régulier, sans excitation apparente. Les soirées sont nombreuses et très ritualisées, sans être pour autant un égrenage morbide de passages obligés. Les filles en short/minijupe, minettes, couettes, l’œil ardent et la hanche rôdée à la danse, les mecs en 501/Air Max/Lonsdale, tout le monde parfumé et brillant de gel frais. Quelques croque-mort en noir intégral sentent l’envie de tendre le bras, mais une scène musicale aussi prolifique ne saurait tolérer ces parasites, alors il n’y aura pas cette nuit de manifestation gênante - et il existe des gabbers noirs.
Buzz Fuzz (salle 1) : Granitique comme le grand ancien qu’il est, il ajuste les rebords de la couche sur laquelle alterneront ébauche de post-civilisation et mise à mal de ce qui reste de l’actuelle - Un balancement ordonnancé d’un côté, de l’autre. Mix fluide avec montées coupées quand il faut pour bien frustrer. Mais déjà. Sur une séquence de kick nu à 190 BPM monte un chœur, un « Rotterdam » scandé en mode possession, tellement calé sur la musique que les touristes français commencent à se gausser du disque. Sauf que c’est une vingtaine de personnes qui, sous l’impulsion d’un gaillard faisant face à la foule, grondent l’invocation. La soirée vient de basculer via une salle 1 qui sera son cyclotron.
Shadowlandz Terroristz live (salle 1) : Cette nuit, l’efficacité porte leur nom. Le hardgabber des deux livers (plus un MC) expédie des kicks pleins/carrés, saturation au millimètre, bon taux de déconstruction en direct et sourire discret sur le visage des console-faderistes. Progressions syncopées propulsées via un gros son pour un public, euh, au meilleur de sa forme. Concis et félin, le MC presse le jus des petits orangés à ses pieds. La bulle d’énergie éclate de son trop plein à la fin de l’anthologique montée du « Shadowlandz Anthem », ce tourbillon de synthé rauque en bas mediums, dont chaque séquence est indispensable et le fond ouvre sur le kick, et qui se trouve pour le coup laissé relativement intact avant de renvoyer les danseurs sur un kick rèche pour bouffeurs de basse qui s’assument. Musical, dur, collectif et énergétique : un des pics de la soirée.
Lenny Dee (salle 2) sera l’auteur d’un mix techno > hardrave comme cinq personnes dont lui peuvent en jouer en 2003 - n’en déplaise au baromètre d’un dancefloor pas très rempli tout au long de son set. Une première demi-heure vécue comme l’outro des moments précédents, pour l’heure suivante façon palette impressionniste pratiquée en jokari. Atomisant les affreux débats sur le tracklisting et la technique, il propulse son mix vers une musicalité veloutée, cale les yeux fermés, mêle tubes datés et morceaux récents. Impérial, groovy, innommable et trippy, prenant, surprenant, doux et marquant. Le producteur, le musicien, le DJ, le petit excité de Brooklyn ? Shamanique ? Charismatique ? Antique ? Hardcore ? Le meilleur mix de la soirée (c’est quoi un mix, déjà ?) pendant que par ailleurs des prestataires très capables voire du gros niveau s’égayait, simplement, en d’autres eaux. Quelle classe.
Catscan (salle 2) : Lui, il est repéré. Excessivement discret, le protégé de Promo est du genre undercool, à pas la ramener quand il mixe. Comme d’habitude avec lui, c’est au moment où l’on se dit que son set patine que d’un coup de fader il remet tout droit et que les deux disques se fondent en tordant les enceintes (6-8 fois par heure environ). Vu ? Très agréable pratiquant du mode ’deep’ via un tracklisting dont les pièces ne traversent pas la frontière franco-belge (pour les plus méridionales). Sans que l’on sache s’il est conscient de son potentiel (il en a encore des tonnes sous la pédale), Catscan se montre, une fois de plus, exagérément talentueux.
Neophyte (DJ - salle 1) : Concluant la soirée (ah ça...), le regard zébré, grossi, le grand-père putatif de toute cette délicate faune survitaminée joue du gabber des plus typés dans un mix idéologique au cours duquel le public se lancera deux fois dans son « Rotterdam » poing dressé (dans ces circonstances, inutile de crier « Maman » même si l’envie en est forte). Quelques danseurs/euses sont montés sur l’estrade dévolue aux lives. Chacun balaye, posture arquée, une portion de la salle d’un regard décidé. Attisant la faramineuse énergie du collectif, ils finissent la foule et lui redonnent faim - A la prochaine (les soirées sont nombreuses et très ritualisées). A l’évidence, l’échange est tendre entre le DJ et son public, un respect énorme des deux côtés, chacun sachant ce qu’il doit à l’autre. Incroyable mais... émouvant. Et, à 5h30, alors que la salle commence à se vider, ce morceau contenant le sample « Whenever I go, before I go, GIVE THE NUTRITION TO ME » prend son sens décadent et délirant.
On ramasse les bouts de squelette et on y va.
Edwin, régional de l’étape rencontré au cours de celle-ci, après avoir fait part de la perception hollandaise de la scène française - en gros, des soirées à la fin desquelles les gens mangent les cadavres de ceux qui sont morts pendant la nuit - explique que les hollandais sont conscients d’avoir les meilleures soirées du monde, et, de là, se protègent...
Il fit par ailleurs part de son étonnement (traduit de l’anglais de fin de soirée) : « En vacances en France, j’ai posé des questions à des français sur leur scène hardcore. J’étais surpris de constater qu’ils ne savaient rien - Pas même si cette scène existait. »
Euh... Si si, Edwin.
Dronnzz