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Renegade Hardware vs. Metalheadz - 14/02/2004 - The Coronet, Londres

 

RENEGADE HARDWARE vs. METALHEADZ

’The Valentines Day Massacre’

14/02/2004, The Coronet (Londres)

Line-up : Trace, Keaton, Pendulum, Bad Company, Friction, Technical Itch, Goldie, Marley Marl, Loxy, Storm, Total Science, Ink

Londres un samedi soir. Les pubs et les clubs sont déjà remplis. Une dizaine de subcultures -gothiques, rastas, punks, clubbers et autres spécimens bien plus improbables - grouillent sur le pavé. Au sud de la ville deux labels-monuments de la d&b, Renegade Hardware et Metalheadz, doivent s’affronter sur le modèle des soundclashes jamaïcains, dans une rave que le tract vend comme un des évènements majeurs de l’histoire de la drum and bass.

Go.

Découverte de la salle au son du warm up de Q-Project de Total Science.

The Coronet est un antique théâtre/cinéma reconverti, avec des balcons, une terrasse surplombant le dancefloor d’une capacité de 1200 personnes. Une salle en arène. Un laser vert coupe l’espace en deux, tournoie, scanne les danseurs et projette les blasons stylisés des deux clans qui s’affrontent. Au dessus de la scène : trois larges écrans. Celui du centre offre une vue en gros plan de la table et des platines. Les deux autres diffusent des scènes de kung-fu (la fameuse analogie entre les motifs rythmiques de la d’n’b et les arts martiaux ), des vidéos de skates ou des extraits des longs métrages. « Blade Runner » en écho à l’aspect sombre et futuriste du son, « La Haine » pour les fantasmes de tension urbaine et les histoires crypto-ghetto : une synthèse de toute l’esthétique techstep en deux films évidemment pas choisis au hasard.

Puis les légendaires Bad Company déçoivent : trop sage, trop court. Ca sent l’essoufflement de leur coté. Le public accroche malgré tout. Un public loin de l’idée qu’on peut se faire de l’extravagance des nuits londoniennes. Pas vraiment de créatures telles qu’on en croise dans les rues, ici. La tendance est à la sobriété vestimentaire et aux couleurs sombres. Certains se donnent visiblement beaucoup de mal pour renvoyer une image de rude boyz, descendant bière sur bière en observant leur copine lancée dans des joggings droïdes du genre physique. Storm, vétérante de la scène, bien que ne décollant pas d’un registre rollin’ très convenu, joue un set aux ambiances plus contrastées (voix de diva cybernétique vs basses ténébreuses vs fragments jazzy). Les caissons commencent à montrer les dents, à dégouliner de bave acide, dans les interstices d’un mix encore assez soft. Ce sont les Australiens de Pendulum qui les premiers multiplient les vraies embardées techstep. Ces trois là sont connus pour leurs anthems "The Vault" et "Another Planet", et surtout pour avoir imposé un style en rupture avec certaines normes anglaises, ouvrant de nouveaux champs de programmation. Infiltration. Tension. Rush paranoïaque. Impression de structures colossales en dérive. Tout se passe comme si la Basse était un genre d’horreur cosmique à la Lovecraft au centre du culte. Un prêtre fou - le MC - l’invoque hystériquement (yo yo junglist massive tout ça). L’assemblée l’attend avec crainte et respect et lorsqu’elle s’incarne, c’est toujours de façon spectaculaire. On se signerait presque.

Là est d’ailleurs toute la différence avec la jungle/d&b originelle : les riffs de synthbasses semblent maintenant la clé d’un morceau décimateur de dancefloor, au détriment des drums réduites à des modules en two step épurés et linéaires, ou à un galop d’amen breaks. Le plus souvent en tout cas. En 2004, les esprits de la tempête rythmique qui habitaient la jungle ont migré vers le breakcore-raggacore, la drill n’bass...en tout cas loin des courses-poursuites autoroutières de ce soir. Pour beaucoup de passionnés de la première heure, le monopole de cette mouvance simple, brutale, a flingué la d&b. Le son dark un temps accueilli à bras ouverts comme un épouvantail à fashion-victims, a refusé de s’en aller une fois le boulot fini. Et a même drainé tout un nouveau public aux critères de qualité bien différents des anciens. Plus d’un s’en agace (Photek expliqua un jour combien il était fatigué de cette « agression adolescente »). Vieux cons contre jeunes branleurs : la configuration archétypale de toute scène de plus de trois ans d’age...rien de bien nouveau. Pour nous le problème, en admettant qu’il y en ait un, n’est sûrement pas la noirceur du truc, ni la négation du « funk » (certaines sensibilités musicales autorisant à s’en foutre). Encore moins l’agression adolescente, d’ailleurs. C’est juste que les initiateurs de la tech step -des gens comme Optical, Ed Rush, le clan No U-Turn - étaient parvenus en 96 à s’approprier de puissantes sonorités eurorave et horrorcore sans renoncer à une certaine luxuriance dans les rythmes (dialogue tendu entre plusieurs breakbeats de textures différentes, par exemple). Mais pour les touristes que nous sommes, le plus élémentaire des morceaux new school passé sur le sound system de Funktion One -« la nouvelle puissance dominante de la d&b » selon le flyer- sonne tout bonnement létal. Les plus grosses basses et infrabasses concevables - issues de machines type Access Virus jetés dans une batterie de distorsions et de filtres - se déversent en marée noire poisseuse et compacte. Impression de se faire chopper à la gorge. Ecraser. Malaxer. Mazouter. (A une précédente soirée Renegade Hardware au même endroit, des bouchons d’oreilles furent distribués gratuitement). On vibre de tous nos atomes. On perçoit mieux, aussi, la symbolique des pochettes à la Urotsukidojii du label de Technical Itch [Penetration], figurant des nymphettes manga que des démons libidineux et tentaculaires malmènent par tous les orifices...

L’ambiance commence à devenir positivement électrique sous les injonctions des MCs Verse, SP, Rage...Le public sait ce qu’il fait là. La musique est clairement le centre de ses préoccupations. Dépaysant.

Et puis il y a cette manie de scratcher les disques juste au moment où le morceau commence à exploser pour de bon. Silence comblé par le MC. Cris de frustration amusée. Diamant sur l’intro : on reprend depuis le début en sachant maintenant la blastance à venir, ce qui accroît l’excitation. Ca se pratique plusieurs fois par set. Parfois agaçant parfois efficace. Résidu de culture dancehall inscrit dans le patrimoine génétique de la d&b.

Un Goldie dégoulinant de chaînes et de bagues, tête les portes-du-pénitencier-bientôt-vont-se fermer, observe sa descendance défiler aux platines. Innocents petits lemmings sauteurs, nous ignorons qu’il a décidé de dilater l’espace-temps. Le mec est clairement attentif à la préservation de son propre mythe. Il est considéré comme l’inventeur de cette musique, le godfather. Et il le sait. Enchaînant ses dubplates dans un brouillard de weed, il monte le niveau de trois crans et demi. Les beats se complefixient. Les caisses claires se métallisent. Tout l’arsenal des vieux sons hardcores européens passe sous un rouleau compresseur de sub-sub-basses à saigner du nez. On comprend plus que jamais que le « tech » de tech step fait référence à la technorave allemande et belge de 91-93. C’est le climax de la nuit. Hypnotique, chaotique et agité en son cœur de vibrations profondément dark.

Suivront Trace (qui mène un des meilleurs labels du genre en activité :DSCI4), Friction (le deejay qui se taille une grosse réputation ces temps-ci ; auteur avec Nu Balance de l’anthem « Robocop » sur True Playaz), Loxy (ce soir, en hard dark techstepper dreadlocké) et son acolyte Ink. Quatre sets où le jeu consiste à rentrer les plus grosses b-lines gravées (gravables ?) sur vinyle. Heavy drum n’bass qui sature l’espace sonore dans l’esprit Dieselboy ou Black Sun Empire. Le laser se répercute sur deux boules à facettes en un millier de traits lumineux multidirectionnels. On ferme les yeux. Persistance rétinienne. On les rouvre : la foule crapahute sur un champs de bataille futuriste. Un ersatz de Bruce Lee dégomme une demi-douzaine d’assassins ninjas pendant qu’un hoover écorché taille dans un carambolage de beats géométriques.

Dans l’histoire, Technical Itch a semble-t-il disparu du line up. Sûrement l’artiste que l’on attendait le plus...mais un dénommé Marley Marl va assumer le rôle de Prince des Ténèbres à sa place. Tout commence sur le thème de "Dune" puis s’immerge dans des ambiances spatiales et sophistiquées. Son set s’articule autour d’un morceau (ou plutôt du passage d’un morceau) qui sert de colonne vertébrale à un récit darkstep qui n’est pas qu’un empilement d’anthems. Il y a une volonté évidente de raconter quelque chose. Où que le set parte, on revient invariablement au même beat brutal propulsé par un roulement de batterie caractéristique. Des nappes nocturnes, des voix, des fx paranormaux enrobent une superstructure de kicks et de snares en titane. Nous ne devons pas être plus d’une centaine sur le dancefloor désormais, mais Marl parvient à raviver les braises. La soirée connaît un ultime pic d’intensité. Il y a quelquechose de réjouissant à se voir administrer parmi les plus grosses torgnoles de la nuit par un artiste dont on ne savait rien en venant. Ce soir là on s’est frité la Basse et c’est elle qui a gagné.

Dr.Venkman



Dr Venkman

Site web : http://www.tovmusic.com/

 

  Publication de l'article :
 
Février 2004

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