Line-up :
Area 1 :
Catscan - live
Jappo
Korsakoff
Manu le Malin vs Producer
Ophidian - live
Outblast
Paul Elstak
Promo
Sceletor
The Vizitor
Vince
Area 2 :
103 Kilo Marteen
Angels of Darkness - live
Baas
Buzz Fuzz
Dano
Deimos
Lenny Dee
Manga
Miro
Placid K
Smurf
T-Man
The Rapist
X-ess
Le Jaarbeurs est un parc des expositions d’environ 150 hectares (à vue de nez) proche de la gare d’Utrecht, pratique donc pour les hardcoreheads qui n’auront plus à se soucier de leur taux de, euh, alcoolémie au moment de reprendre le volant. Plusieurs points de contrôle strict et poli canalisent l’énergie à peine contenue d’une foule bigarrée, entre étudiants en goguette, gabbers pur jus, fêtards adaptables et touristes étrangers. Le merchandising est là aussi et les commerçants placides attendent sûrs d’eux l’heure où les cerveaux spongieux ne comprendront plus la signification des ‘5’ et des ‘0’ sur leurs billets. Ici les kids arborent tous des tee-shirts Enzyme, PCP, Neophyte, MOH ou Industrial Strenght comme leurs aînés cousaient des écussons Iron Maiden et Slayer sur leurs vestes en jean...Le génie aux poings levés d’ID&T est partout même sur des tatouages qui s’exhibent fièrement. La ferveur est incomparablement plus grande, en ces terres. Et soigneusement entretenue en amont par les gens qui tiennent le business (radios, magazines spés, raves géantes presque chaque semaine...). « That’s History » clament d’ailleurs les flyers et les MC à la moindre occasion . Le genre d’argument qui fonctionne, car le public hardcore-gabber hollandais a une conscience aigue de sa scène et de son propre mythe. Conscience qui confine volontiers à l’auto-célébration perpétuelle. C’est sûrement la raison pour laquelle ce petit pays est le dernier refuge des mégaraves wagnériennes de type « grandes halles noyées sous les lasers et flyer quatre pages en quadrichromie ». Ailleurs tout cela relève d’un folklore 90’s oublié. Qui paierait pour ça en France en 2004 ? De quoi remplir le chill-out peut-être. D’ailleurs, à propos de prix : un ticket à 45 euros faisait entrer deux personnes, tel qu’annoncé quelques jours avant la soirée. Hardcore et effets d’annonce marketing copulent dans la fluidité, là-haut.

Dans la petite salle, Miro enchaîne en mixant, ou l’inverse, avec lui ce n’est pas grave, hits rave allemands des années glorieuses, grosse techno d’origine similaire et productions plus récentes. Dépositaire officieux et toujours actif de la gemme rave-hardcore allemande après que Marc Acardipane s’en fut éloigné, et par ailleurs génie avéré de la composition, Miro donc échafaude une entrée en matière douce et bonhomme, quoi qu’en révèle son air concentré lors de la délicate phase du calage. Selector de luxe plutôt que DJ, il déroule une playlist impeccable (à 80% ses propres productions, les 20% restants étant consacrés à celles des potes) dans une salle bien sonorisée autant que basse de plafond : la cathédrale, c’est l’autre salle.
La démesure de cette soirée annuelle se vérifiera progressivement, mais déjà l’immensité de la salle 1 encore vide intimide : viennent les questions sur les procédés prévus pour transformer cet espace en chaudron de l’enfer. Juché à cinq mètres de haut entre deux logos ID&T taillés dans l’acier, adossé à un gigantesque ventilateur aussi lent que régulier, surplombant une rangée de moniteurs sur lesquels flasheront les noms des artistes, Sceletor joue très classiquement quelques semi-tubes. Peu de risques, pas désagréable. Avec quelques centaines de personnes présentes, la salle est encore déserte. C’est donc un warm-up.
Sur les écrans géants qui encadrent le dancefloor défilent des visuels du meilleur goût : « When good time goes bad vol.2 » (du Face à la Mort en à peine plus soft), ou « The World’s Deadliest Earthquakes », documentaire qui se complait dans les images d’archives de villes dévastées par des séismes : métaphore subtile, sûrement censée illustrer ce que le bassdrum est entrain d’assener au hangar. Au fil de la nuit, on verra aussi des trous noirs, des images de synthèse tirées du film le Cobaye, un peu de cul, plus pas mal d’images en apparence banales qui, tirées de leur contexte, prennent une délicieuse connotation surréaliste/malsaine (on se remémore émus les grandes fresques pulsantes du collectif V-Form dans les raves parisiennes de jadis)
Drokz, surgi de... bon, surgi avec son air de sataniseur de masses hilare et convaincant, pas même annoncé sur le flyer, vient clôturer le set du wannabe-starDJ et attend que le jingle de présentation préenregistré (en anglais) sur Korsakoff finisse sa chanson pour y aller de sa présentation personnelle (en hollandais). Une Thunderdome sans MC Drokz, c’est comme un teknival français sans la rumeur sur l’arrivée imminente du camion des Spi.
Korsakoff, très blonde en très robe légère et effets de chevelure, cale tellement mal le deuxième disque de son set (Cold Rush 9) qu’il s’avérera immédiatement préférable d’aller écouter la fin du set de Miro, toujours dans des eaux baroques, fleuries et robotiques, diffuseur de sons éternels pour doomdancers en tour de chauffe. L’ambiance est toujours détendue - en d’autres temps elle sera nettement plus serrée.
Derrière Miro se tient un un grand blond en smoking ( !) au visage vaguement familier. Juste le temps d’encaisser « Conquer The World » de Don Demon et Stickhead (Kotzaak 7) en guise de conclusion wisigoth à kick dédoublé, et le MC vient célébrer le mariage du vétéran Dano (le gars en smoking c’était lui) et d’une jeune dame resplendissante. La foule explose de joie pendant le baiser. Nous sommes en Hollande. A une Thunderdome. Mais enfin, où est-ce que ça a dérapé ?
On longe un bar et un périmètre dédié aux bornes de jeux vidéos pour replonger dans la Grande Salle...
Cinq larges lasers verts se sont déployés, pilotés par une authentique brute qui les fait évoluer à la perfection au grès des séquences sonores.
Manu le Malin et Producer en mix quatre platines : alignement de sons darko-destructurés, drillés et crissants, agrémentés de quelques bons morceaux de Producer, avec un Enzyme et le Mokum 100 pour faire bonne mesure. C’est sûrement d’une très grande valeur artistique, sauf que sur le dancefloor ça se morfond grave. Mais certain que Manu défend là bien son créneau de Prince of Darkness avec une prestation pas vraiment à sa place. La suite, vite.
Ophidian en live : surprenant à bien des égards. Beaucoup de séquences inédites lancent et lient la prestation, lardée ici et là de morceaux rebattus, dont l’immense « Psychiatric Ass » (Enzyme K7 2). Dansant et frais, donc bienvenu. Kicks profonds et breaks plus ou moins prévisibles s’épanouissent à mesure que ces gens préposés à la sonorisation ajustent le tir en sortie d’enceintes. Rassuré, le public commence à s’agiter et attend le grand moment, qui vient, alors même que c’est déjà limite ébouriffant de constater un liver entrain de rejouer les parties de clavier d’un morceau en direct. Arrêt de la musique. Drokz explique en hollandais des concepts captivants sur le chant des étoiles et son nouvel autoradio (imagine-t-on) quand émerge de son discours (le hollandais est une langue barbare) le son « Butterfly ». Cris et jappements. Ophidian va lancer son tube (Enzyme VIP). Le début est très début, quand d’un seul geste quelques dizaines de personnes dégainent le briquet : Ophidian attaque au clavier le thème de « Butterfly », entre cheesy branché et synthé crypto-homérique. Rythmique programmée et improvisation prévue, le morceau de bravoure durera dix minutes sur les trente que prendra le live. Si la charge de folklore que contient tel spectacle ne manque pas de faire naître un sourire cynique (toujours ce réflexe d’imaginer la chose en teknival avant de se souvenir qu’on ne va plus dans ces endroits), il faut admettre aussi qu’il y en a qui essayent. Et puis, tout cela est fort mignon, gentil, aimable. Le light-jockey en rajoute dans la mystique « rave » telle qu’Ophidian semble vouloir la célébrer : sur les passages les plus épiques, il fait décrire aux lasers des figures époustouflantes à s’en cramer les rétines. Le meilleur live de la nuit, c’est lui.

DJ Paul et son MC : Il en fallait, il est là : le gros gabber à l’œuvre. Pas dérangeant, certes, mais vraiment pas. Bien que le MC fasse dans la rétention (merci), Paul Elstak aligne dans une dynamique moyenne quelques trucs passe-partout, une fois le mix bien établi grâce au hitissime « Chronic Disorder » de Menace To Society (sur BZRK 33). A la fin de chaque jingle ID&T annonçant les DJ (genre grosse voix menaçante et réverbérée...bonne idée ça), des pétards explosent. De temps en temps, des flammes surgissent de sous les logos en métal ID&T et réchauffent le sorcier. Le mélange feu + laser est toujours réjouissant. Surtout quand la marée humaine chante d’une seule voix le refrain d’« Army of Hardcore » de Neophyte & Stunned Guys -l’anthem des anthems en ces contrées fanatisées.
C’est le moment d’aller contempler la foule du haut d’une des vastes cages qui surplombent le dancefloor. Vision dantesque. Tant de monde que ça ?
Jappo joue un bon set d’où les breaks seront quelque peu évacués au profit d’attaques de séquences bien raides. Les pains (morceaux finissant dans le vide, genre) sont rattrapés dans le filet d’une chaleureuse énergie, et ces imprécisions ne sont rien en regard du n’importe quoi généralisé prenant forme sur le dancefloor, où l’humanité traverse des états glorieux. Alors Jappo, on lui dit de mixer, alors il tape un peu, parce que Jappo, faut pas lui demander deux fois quand il s’agit de taper.
Un crochet par le deuxième dancefloor (intimiste comparé à la grand messe d’à coté) où même là frétille maintenant un beau laser. Deux énergumènes encapuchées en tenue de jedis noirs exécutent un live dark gabber plutôt inspiré. Renseignement pris, il s’agit des Italiens Angels of Darkness, soit Dj D et un ami. Or on sait Dj D responsable de « Mankind Warning » sur un terrible 10’’ rouge paru sur Hardcore Blasters... soit l’un des rares tracks d’italo-gabber mélodique à vraiment casser trois pattes à un canard. Le talent du garçon se confirme à l’aise en soirée. Grosse ambiance.
De l’autres coté des enfers, Catscan inaugure son statut de résident Thunderdome (ce qui doit correspondre à une sorte de Valhalla des Grands Guerriers Hardcore) par un live servant aussi de motif à la tournée annoncée partout via force tracts et moult généreuses affiches. S’il est toujours jouissif d’entendre les tracks de Catscan, qui sont presque tous autant d’anthems, il est moins plaisant de l’entendre scotcher vite fait les séquences entre elles. Planqué sous la casquette, le petit prodige passe le temps, rien de plus.
Vince ouvre son set dans un dialogue avec Drokz, très en verve, très multidimensionnel. Mais si le MC escogriffe interpelle celui qu’ils appellent « The turntablist » à coup de « Hey Vince Vince Vince », celui-ci répond en scratchant des couinements. Suprématie technique et gouaille communicative : quand Vince est dans le bon jour, on se tait et on écoute. Virevoltant jusqu’à l’ivresse, toujours au rasoir entre sonorités populaires et choix pointus, Vince étourdit, ébouriffe ; ça en jette sévère.
Promo joue moins les petits princes que d’habitude. En fait il joue au malin en enchaînant des immondices happy-cheesy faisant passer le set de DJ Paul pour un fouissement indus-expé.
Dans la petite salle, Smurf en grande forme arrive à caler ses missiles hardcore speedé (genre 250 bpm au saut du lit) entre 1000 gesticulations. Lancé dans un grand numéro de clownerie frénétique avec enchaînement de mimiques à la clé, il réveille les personnalités malmenées par une nuit de débauche à grande échelle, headbangue sur du Nasenbluten, agite ses poings comme un bébé ravi sur les montées de caisse claire, ou fait mine de jouer les aigus au pipeau des Pyrénées. Stimulant les cerveaux avant le retour de ceux-ci à l’autre partie de la vie, Smurf ratisse gros pendant qu’une accorte brune recouverte du t-shirt du clan Smurf (GGM) incite les survivants à se lancer dans une dernière danse. Sourire colgate immuable et doigt à la foule (mais c’est affectueux). Tout est normal.
Une fois les morceaux à peu près recollés, on peut saisir les cartes distribuées par deux dames d’âge mûr à la sortie de cette usine à folie, quelque part entre la mère de toutes les raves et la machine à entertainment de masse rationalisée au dernier stade. Dessus : un appel à la jeunesse perdue à s’adresser à Jésus pour retrouver le droit chemin, une fois que le constat de perdition est dressé.
La lune - dont le sol compta les pas de 28000 fêtards.


Dr Venkman,
Dronnzz